Le Maroc a inscrit plusieurs éléments dans la prestigieuse liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO. D’autres candidatures sont en cours d’examen, pendant que la liste d’attente ne cesse de s’allonger. C’est la preuve d’une culture vivante, dont la richesse et la variété sont une belle promesse, non seulement pour le royaume mais pour le reste de l’humanité.
La Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, adoptée par l’UNESCO en 2003, a été ratifiée par le Maroc en 2006. Elle est, en partie, une réponse aux limites de la Convention de 1972 : le patrimoine mondial protégeait des pierres, des sites, des paysages, autant d’éléments qu’on peut délimiter sur une carte. Il ne disait rien des savoir-faire, des rituels, des musiques, des langues, des techniques transmises de génération en génération sans jamais se figer dans un objet. La Convention de 2003 offre donc cette «correction» et définit le patrimoine culturel immatériel comme l’ensemble des pratiques, représentations, expressions, connaissances, ainsi que les instruments, objets, artefacts ou espaces culturels qui leur sont associés, et que les communautés humaines reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel.
Cinq domaines structurent cette définition : les traditions et expressions orales, les arts du spectacle, les pratiques sociales rituelles et événements festifs, les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers, et les savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel.
Ce qui distingue fondamentalement cette convention de celle de 1972, c’est le critère de consentement communautaire. En d’autres termes, un élément ne peut être proposé sans la preuve documentée d’un consentement libre, préalable et éclairé des communautés porteuses. Un principe théoriquement protecteur, mais dont l’application reste, dans les faits, largement tributaire de la capacité d’un État à mobiliser, former et faire parler ces communautés dans le langage attendu par l’UNESCO.
Le mécanisme de la Convention de 2003 repose sur trois instruments distincts, souvent confondus dans le discours médiatique. La Liste représentative (RL) est la plus connue et la plus prestigieuse : elle vise à assurer une meilleure visibilité du patrimoine immatériel et une prise de conscience de son importance. La Liste de sauvegarde urgente (USL) concerne des éléments dont la viabilité est menacée malgré les efforts des communautés et de l’État : une inscription qui est, en creux, un constat d’alerte plutôt qu’une célébration. Le Registre des meilleures pratiques de sauvegarde, enfin, valorise des programmes et projets jugés exemplaires, indépendamment d’un élément culturel précis.
Toutes les inscriptions marocaines relèvent de la LR et une seule, la Taskiwin, danse martiale du Haut Atlas occidental, inscrite en 2017, appartient à la catégorie USL, signe que cette pratique guerrière et chorégraphique est considérée comme en danger réel de disparition.
La première inscription marocaine remonte à 2008, année charnière où deux éléments ont été admis quasi-simultanément: l’espace culturel de la place Jemaa el-Fna à Marrakech, et le Moussem de Tan-Tan. Le premier est emblématique de ce que la Convention appelle un «espace culturel» plutôt qu’une pratique isolée. La place elle-même, avec ses conteurs, ses charmeurs de serpents, ses musiciens gnaoua, ses vendeurs d’herbes, est reconnue comme le support physique d’un ensemble de traditions orales et de spectacles vivants. Ce qui pose une question rarement résolue : comment sauvegarder un espace public soumis à la pression touristique et à la rentabilité commerciale sans le transformer en décor figé pour les visiteurs ?
Le Moussem de Tan-Tan, grand rassemblement annuel des tribus nomades sahariennes, avait pour sa part été inscrit sur la première Liste de sauvegarde urgente avant d’être transféré, vers la Liste représentative, preuve que le classement n’est pas figé et peut évoluer avec la situation de l’élément. Inutile de préciser, au passage, que ce moussem fait aujourd’hui de Tantan une destination privilégiée, contribuant à la renommée de cette localité bercée par les eaux de l’Atlantique.
Le festival des cerises de Sefrou (2012) illustre un autre registre: celui d’une fête agricole locale, née dans les années 1920, qui articule production économique régionale, identité amazighe et rituel festif entre l’élection de la «reine des cerises», les défilés, la fantasia, etc. C’est l’un des exemples les plus (relativement) modestes en échelle parmi les inscriptions marocaines, ce qui montre que la Convention de 2003 ne réserve pas son label aux seules pratiques millénaires ou nationalement unificatrices.
Candidatures multinationales
Avant d’aller plus loin, signalons que certaines dates peuvent prêter à confusion, étant donné la différence constatée, parfois, entre l’année de la soumission et celle de l’inscription réelle. En attendant la prochaine session du Comité de «validation», qui n’aura lieu qu’en décembre 2026 en Chine, continuons notre balade à travers les beaux fleurons du patrimoine immatériel marocain.
Relevons le cas de la «diète méditerranéenne», inscrite dès 2013, et qui appartient à un registre singulier : il s’agit d’une candidature «multinationale», portée conjointement par le Maroc et d’autres pays du pourtour méditerranéen comme l’Espagne, la Grèce, l’Italie, le Portugal, Chypre ou la Croatie. La première inscription transnationale du royaume, qui déplace la focale de la spécificité nationale vers un espace culturel partagé, celui du bassin méditerranéen, dont le Maroc atlantique et méditerranéen revendique l’appartenance à parts égales avec sa façade saharienne et africaine. À noter que la candidature marocaine est centrée sur les arts culinaires et gastronomies de Chefchaouen.
Autre élément particulier : l’élément «savoir-faire et pratiques liés à la production et à la consommation du couscous» (2020) est une candidature partagée avec l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie. Il s’agit d’une inscription notable pour son contexte diplomatique, portée à un moment où les relations entre le Maroc et l’Algérie étaient déjà fortement dégradées, ce qui n’a pas empêché une candidature commune aboutie, preuve que la diplomatie patrimoniale peut parfois transcender, ou du moins contourner temporairement, des tensions politiques bilatérales par ailleurs très vives.
La «fauconnerie» (2021) est elle aussi une candidature multinationale, l’une des plus larges jamais portées par l’UNESCO, réunissant une vingtaine de pays d’Asie, du Moyen-Orient, d’Europe et d’Afrique du Nord. Des pays aussi divers que la Corée, la Mongolie, l’Espagne ou certains Etats du Golfe, y sont associés. Au Maroc, pour information, où cette pratique s’appelle «tabiyazt», elle est surtout localisée près d’El Jadida, à Lgouassem, dans la région d’Ouled Frej.
Il y a aussi le cas de la «calligraphie arabe : connaissances, compétences et pratiques» (2021). Cet élément est porté par une quinzaine de pays arabes, dont le Maroc qui inscrit ainsi un art graphique et scriptural au cœur du patrimoine immatériel plutôt que dans la seule catégorie des arts visuels.
Inscriptions à la hausse
Passons à l’élément intitulé «l’argan, pratiques et savoir-faire liés à l’arganier». Inscrit en 2014, il rassemble tout un écosystème économique et social. L’extraction traditionnelle de l’huile est souvent l’œuvre des coopératives féminines du Souss, ce qui vaut à cette activité d’être présentée comme un vecteur d’autonomisation économique féminine, mais aussi un exemple de chevauchement entre sauvegarde patrimoniale et industrialisation d’une filière devenue un produit d’exportation cosmétique mondialisé. Au passage, cela interroge la frontière entre transmission d’un savoir-faire et standardisation commerciale de ce même savoir-faire.
Examinons à présent l’élément «Gnaoua» (2019). Il consacre une culture musicale et spirituelle aux origines subsahariennes, portée historiquement par des descendants de populations souvent réduites en esclavage puis converties en confréries mystiques. Il est aujourd’hui largement popularisé par le Festival Gnaoua et musiques du monde d’Essaouira et dont la réputation a largement dépassé les frontières marocaines. Ce cas est intéressant parce que nous sommes face à une pratique rituelle et confrérique, à l’origine discrète voire marginalisée, et qui est finalement devenue produit culturel mondialisé et attraction touristique de premier plan.
Impossible de ne pas relever les autres éléments inscrits. «Les connaissances, savoir-faire, traditions et pratiques associés au palmier dattier» a eu droit de cité en 2019, la «Tbourida» en 2021. Plus récemment encore, des éléments comme le henné, le caftan ou le melhoun ont logiquement rejoint la liste. En attendant d’autres, sans aucun doute.
Pour le caftan et le henné, il s’agit de belles victoires remportées par le royaume. On connait les batailles menées pour le caftan marocain, mais on connait probablement moins le cas du henné, une matière très particulière liée à une pratique domestique et cérémonielle omniprésente dans les mariages et les fêtes religieuses marocaines, qui n’avait jamais fait auparavant l’objet d’une reconnaissance internationale. L’oubli, pour ne pas dire l’injustice vient d’être réparée.
Par la rédaction






































