Nouvelle loi sur le patrimoine, grands chantiers archéologiques, inscriptions à l’UNESCO, restitution des biens culturels, développement des musées, transmission des savoir-faire… Depuis cinq ans, le patrimoine est devenu l’un des axes majeurs de la politique culturelle du Royaume. Dans cet entretien accordé à Zamane, le ministre Mohamed Mehdi Bensaid revient sur les réformes engagées, les défis qui restent à relever et sa vision d’un patrimoine vivant, pleinement inscrit dans le Maroc d’aujourd’hui et de demain.
Depuis votre arrivée à la tête du ministère, vous avez engagé plusieurs réformes importantes. Quelle vision a guidé votre politique patrimoniale ?
Le patrimoine ne peut être réduit à un ensemble de monuments ou de vestiges. Il est l’expression de plusieurs millénaires d’histoire et constitue l’un des fondements de l’identité marocaine. Notre ambition est donc de le replacer au cœur de la politique culturelle, non comme un héritage figé, mais comme une ressource vivante qui nourrit la création, renforce le lien social et accompagne le développement du pays. Le Maroc possède un patrimoine exceptionnel, à la fois matériel et immatériel. Nos médinas, nos sites archéologiques, nos paysages culturels, mais aussi nos savoir-faire, notre artisanat, nos traditions et nos expressions artistiques racontent une histoire continue. Ils doivent être protégés, mais aussi transmis et partagés. C’est dans cet esprit que nous avons souhaité sortir de ce que j’appelle le «patrimoine muet». Un monument ne doit pas seulement être conservé ; il doit être expliqué, animé et réapproprié par les citoyens. Les manifestations culturelles organisées dans des lieux patrimoniaux, le développement des centres d’interprétation ou encore le Pass Jeunes participent tous de cette même volonté : faire du patrimoine une expérience vécue, notamment pour les nouvelles générations.
Nous poursuivons parallèlement un important travail de reconnaissance internationale en multipliant les candidatures marocaines auprès de l’UNESCO et de l’ICESCO. L’objectif n’est pas seulement d’obtenir des inscriptions, mais de mieux faire connaître la richesse et la diversité du patrimoine marocain.
Le patrimoine est souvent présenté comme un levier de développement. Comment concilier sa valorisation économique avec sa vocation culturelle ?
Le patrimoine n’a jamais été étranger au développement. Tout au long de son histoire, le Maroc a rayonné grâce à sa culture, à son artisanat, à ses villes, à ses échanges et à la créativité de ses habitants. Notre ambition est de renouer avec cette tradition.
Les industries culturelles et créatives occupent aujourd’hui une place centrale dans cette stratégie. Elles permettent de créer des emplois qualifiés, de soutenir les créateurs et de renforcer l’attractivité du pays, sans réduire la culture à une simple activité économique. Le patrimoine conserve avant tout une valeur historique, sociale et symbolique ; c’est précisément cette authenticité qui lui confère sa force. Le rôle du ministère consiste à créer un environnement favorable à ce développement, en renforçant la protection juridique des œuvres et des savoir-faire, en encourageant les partenariats avec les acteurs économiques et en accompagnant la présence du Maroc dans les grands rendez-vous culturels internationaux. Valoriser le patrimoine ne signifie pas le marchandiser ; cela consiste à lui permettre de continuer à produire du sens, de la richesse et du lien social.
Les découvertes archéologiques réalisées ces dernières années ont placé le Maroc au premier plan de la recherche internationale. Vous attendiez-vous à un tel tournant? Comment cette reconnaissance
s’est-elle construite ?
Cette reconnaissance est le fruit d’un travail scientifique de longue haleine. Le Maroc dispose aujourd’hui d’équipes de recherche dont l’expertise est reconnue à l’échelle internationale, notamment dans les domaines de la préhistoire, de la paléontologie et de l’archéologie. L’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine s’est doté d’équipements de très haut niveau, qui permettent à nos chercheurs de conduire des travaux répondant aux meilleurs standards internationaux. Les découvertes réalisées ces dernières années, publiées dans de grandes revues scientifiques, ont profondément renouvelé notre compréhension des origines de l’Homme. Elles montrent que le Maroc occupe une place essentielle dans l’histoire du peuplement humain et ouvrent de nouvelles perspectives de recherche.
Mais ces avancées ne doivent pas rester confinées au monde académique. Elles doivent être portées à la connaissance du grand public à travers des expositions, des publications, des conférences et des actions de médiation. La recherche scientifique prend tout son sens lorsqu’elle nourrit une meilleure connaissance de notre histoire commune.
Nous sommes convaincus que les prochaines années apporteront de nouvelles découvertes, non seulement sur les premières occupations humaines, mais aussi sur l’histoire des techniques, de l’agriculture, de l’artisanat et des sociétés qui se sont succédées sur le territoire marocain. Notre ambition est de faire du Maroc une référence scientifique durable dans ces domaines.
Les résultats obtenus sur plusieurs sites, notamment à Chellah, ont montré le potentiel exceptionnel du patrimoine archéologique marocain. Quels sont aujourd’hui les grands chantiers qui vous paraissent les plus prometteurs ?
L’archéologie marocaine entre dans une nouvelle phase. Depuis près de deux siècles, les recherches ont permis de révéler une partie considérable de notre passé, mais beaucoup reste encore à découvrir. Notre priorité est d’abord de reprendre l’étude de grands sites déjà connus, en mobilisant les méthodes scientifiques et les technologies les plus récentes. Les connaissances évoluent sans cesse, et il est souvent nécessaire de relire les découvertes anciennes à la lumière de nouveaux outils. Nous ouvrons également de nouveaux terrains d’exploration. Les zones montagneuses, les espaces sahariens ou encore le littoral recèlent un potentiel considérable qui demeure encore largement méconnu. En parallèle, nous poursuivons nos efforts pour renforcer l’école archéologique marocaine, dont les travaux sont aujourd’hui de plus en plus reconnus sur le plan international.
Parmi les grands chantiers en cours, Chellah, Lixus ou encore Sijilmassa occupent une place particulière. Au-delà des fouilles, l’enjeu est désormais de mieux protéger ces sites, d’en approfondir la connaissance et de les rendre plus accessibles au public. Sijilmassa, notamment, est appelée à devenir un haut lieu de l’histoire des échanges transsahariens et à rappeler le rôle majeur joué par le Maroc dans les relations entre l’Afrique subsaharienne, le Maghreb et l’Europe.
Avec plus de 3.500 kilomètres de côtes, le Maroc possède un immense patrimoine sous-marin encore largement inexploré. Quelle place lui accordez-vous dans votre stratégie ?
Le patrimoine subaquatique représente l’un des grands champs d’exploration des prochaines années. Grâce aux progrès des techniques de prospection, l’archéologie sous-marine connaît aujourd’hui un véritable essor, et le Maroc dispose d’atouts exceptionnels dans ce domaine. Notre nouvelle loi sur le patrimoine reconnaît pleinement cette richesse, ce qui constitue une avancée importante. L’INSAP dispose désormais des équipements scientifiques nécessaires pour développer ce type de recherches et accompagner les futures campagnes d’exploration. Mais notre ambition dépasse le seul cadre scientifique. Nous voulons aussi mieux faire connaître l’histoire maritime du Maroc, qui reste encore largement méconnue du grand public. Les publications, les expositions et le futur centre consacré à l’archéologie subaquatique contribueront à rappeler que le Royaume a longtemps été une grande puissance ouverte sur les routes maritimes et les échanges internationaux. À l’heure où le Maroc renforce sa vocation logistique et portuaire, cette mémoire retrouve toute son actualité.
Les découvertes archéologiques se multiplient. Le Maroc dispose-t-il aujourd’hui des infrastructures nécessaires pour les conserver, les étudier et les présenter au public ?
Depuis plusieurs années, le Maroc mène une véritable politique de développement de son réseau muséal. Sous l’impulsion de la Fondation nationale des musées, de nombreux établissements ont été rénovés ou créés, tandis que les coopérations internationales permettent à nos institutions de gagner en visibilité et d’atteindre progressivement les standards internationaux. Cette dynamique va se poursuivre. À Rabat, un Musée national d’archéologie et des sciences de la Terre est en cours de réalisation. Il s’inscrira dans un ensemble plus vaste comprenant un centre de conservation, des laboratoires spécialisés et un pôle de formation dédié aux métiers de la restauration et de la conservation. L’ambition est de faire de la capitale un grand centre de référence en Afrique dans le domaine du patrimoine.
Nous développons également les Centres d’interprétation du patrimoine, dont la vocation est différente de celle des musées. Ils permettent au visiteur de comprendre un site dans son contexte historique, culturel et humain. Ils donnent les clés de lecture indispensables pour transformer une simple visite en véritable découverte. Aujourd’hui, onze centres sont déjà ouverts et huit autres sont en cours de réalisation.
Urbanisation, constructions anarchiques, pillages, dégradations naturelles… Les menaces qui pèsent sur le patrimoine restent nombreuses. Quels sont aujourd’hui les principaux défis ?
Le premier défi est celui de la conciliation entre développement et préservation. Le Maroc connaît une profonde transformation de son territoire : les villes s’étendent, les infrastructures se multiplient et de nouveaux usages apparaissent. Cette dynamique est naturelle, mais elle exige une vigilance constante pour éviter qu’elle ne se fasse au détriment du patrimoine.
Notre priorité est donc d’anticiper ces évolutions. Cela passe par un inventaire toujours plus précis des biens culturels, l’extension des périmètres protégés et une meilleure intégration des enjeux patrimoniaux dans les projets d’aménagement. Les outils numériques jouent également un rôle essentiel, puisqu’ils permettent de documenter les sites et d’assurer un suivi beaucoup plus efficace de leur état de conservation.
À ces défis s’ajoutent les fouilles clandestines, le trafic d’objets archéologiques et les dégradations volontaires. La réponse ne peut être uniquement répressive. Elle repose aussi sur la sensibilisation des citoyens, des collectivités territoriales et des populations riveraines, qui sont les premiers gardiens de ce patrimoine. Plus les Marocains se sentiront concernés par leur héritage, mieux celui-ci sera protégé.
Le trafic de fossiles et d’objets archéologiques continue d’appauvrir le patrimoine national. Les moyens de lutte vous paraissent-ils aujourd’hui suffisants ?
Le trafic illicite des biens culturels est un phénomène mondial qui exige une coopération internationale permanente. Le Maroc s’appuie d’abord sur un cadre juridique solide, fondé sur les conventions de l’UNESCO de 1970 et d’UNIDROIT de 1995, auxquelles s’ajoute désormais la loi 33-22.
Cette réforme renforce considérablement les moyens d’action. Elle améliore la traçabilité des biens culturels, encadre plus strictement leur circulation et leur exportation et prévoit des sanctions plus dissuasives contre les auteurs de fouilles clandestines et de trafic illicite. Mais l’efficacité repose avant tout sur la coordination entre les différents acteurs. Les services du ministère travaillent en lien étroit avec les Douanes, la Direction générale de la sûreté nationale, la Gendarmerie royale et les autorités judiciaires. La protection du patrimoine est un effort collectif, qui mobilise aussi bien les institutions nationales que nos partenaires internationaux.
La loi 33-22 est souvent présentée comme une réforme majeure. Qu’apporte-t-elle concrètement à la politique patrimoniale du Royaume ?
Cette loi marque une évolution profonde de notre manière d’appréhender le patrimoine. Jusqu’à présent, la protection concernait principalement les monuments et les sites historiques. Désormais, elle englobe également le patrimoine immatériel, naturel, géologique et subaquatique, offrant ainsi une vision beaucoup plus complète de notre héritage culturel. Elle introduit également de nouveaux outils. Les notions de « trésors humains vivants », de « groupes historiques » ou encore de « plans de gestion du patrimoine » permettent de mieux prendre en compte la diversité des situations et d’adapter les dispositifs de protection aux réalités du terrain.
La réforme renforce aussi les procédures d’inventaire, de classement et de restauration, tout en durcissant les sanctions contre les atteintes au patrimoine. Le label « Patrimoine du Maroc » complète cet ensemble en offrant un nouvel instrument de valorisation.
L’enjeu, désormais, est de réussir pleinement sa mise en œuvre. Cela suppose de finaliser les textes d’application, mais aussi de poursuivre l’effort de formation des professionnels et de mieux faire connaître cette loi auprès des collectivités, des associations et des citoyens.
De nombreux biens culturels marocains sont aujourd’hui conservés à l’étranger. Quelle est la stratégie du Maroc en matière de restitution ?
Notre démarche repose sur la rigueur scientifique, le droit international et le dialogue avec les pays partenaires. Avant toute demande de restitution, un important travail d’identification et de documentation est mené par les équipes de la Direction du patrimoine afin d’établir l’origine des biens concernés et de constituer des dossiers solides.
Cette stratégie porte ses fruits. Ces dernières années, le Maroc a obtenu le retour de près de 25.000 objets archéologiques conservés en France, mais aussi de fossiles rapatriés des États-Unis et d’Allemagne, de gravures rupestres restituées par la Belgique, d’objets revenus du Chili ou, plus récemment, de nouveaux fossiles restitués par la France.
Ces résultats illustrent la qualité de la coopération engagée avec de nombreux partenaires internationaux. Celle-ci ne se limite d’ailleurs pas aux restitutions. Elle s’étend à la recherche scientifique, aux échanges entre musées, aux expositions temporaires et à la circulation des œuvres. Notre ambition est de faire du Maroc un acteur majeur de la coopération patrimoniale internationale
La préservation du patrimoine dépasse largement le seul champ d’action du ministère. Comment s’organise cette mobilisation ?
Le patrimoine est, par nature, une responsabilité partagée. Aucun ministère ne peut, à lui seul, assurer sa protection. C’est pourquoi nous travaillons en étroite coordination avec plusieurs départements, notamment ceux chargés du tourisme, de l’artisanat, de l’urbanisme, de l’environnement, des affaires étrangères ou encore de l’intérieur. Cette coopération se déploie également à l’échelle des territoires. Les collectivités locales jouent un rôle essentiel dans la gestion et la valorisation des sites patrimoniaux, au plus près des réalités de terrain. Les universités et les centres de recherche apportent leur expertise scientifique, tandis que les associations contribuent à sensibiliser les populations et à faire vivre ce patrimoine au quotidien.
Enfin, la protection des biens culturels repose aussi sur l’action des Douanes, de la Direction générale de la sûreté nationale et de la Gendarmerie royale, qui interviennent dans la lutte contre les fouilles clandestines et le trafic illicite. C’est cette complémentarité entre les différents acteurs qui permet de construire une politique patrimoniale durable.
Le patrimoine repose aussi sur des femmes et des hommes qui perpétuent des savoir-faire parfois menacés. Comment assurer leur transmission ?
Préserver le patrimoine, ce n’est pas seulement restaurer des monuments. C’est aussi transmettre des gestes, des techniques et des connaissances qui, pour beaucoup, se transmettent depuis des générations. Le patrimoine immatériel occupe aujourd’hui une place centrale dans notre politique culturelle. La nouvelle loi introduit notamment la notion de « trésors humains vivants », qui permettra de mieux reconnaître les détenteurs de savoir-faire exceptionnels et d’encourager leur transmission.
Nous poursuivons parallèlement l’inventaire des métiers traditionnels et des pratiques culturelles, tout en accompagnant leur reconnaissance auprès de l’UNESCO et de l’ICESCO. Mais cette reconnaissance doit s’accompagner d’un véritable soutien aux artisans et aux créateurs. Cela passe par la formation, la valorisation économique de ces métiers et une meilleure protection de leurs droits. Préserver un savoir-faire, c’est lui permettre de continuer à vivre dans la société d’aujourd’hui.
Comment faire du citoyen, et notamment des jeunes, le premier acteur de la protection du patrimoine ?Le patrimoine ne peut être protégé durablement que s’il est pleinement approprié par les citoyens. Or, au Maroc, le patrimoine immatériel continue d’occuper une place importante dans la vie quotidienne. Les festivals, les pratiques musicales, les traditions populaires ou encore les célébrations locales montrent que cet héritage reste profondément vivant. Pour le patrimoine historique, le défi est différent. Il faut permettre aux jeunes générations de renouer avec les lieux qui racontent notre histoire. C’est tout le sens des initiatives que nous développons pour faire sortir les monuments de leur silence. Lorsqu’un spectacle, une représentation théâtrale ou une activité culturelle investit un site historique, celui-ci cesse d’être un simple décor ; il devient un espace de découverte, d’émotion et de transmission. Notre ambition est précisément de créer cette rencontre entre les citoyens et leur patrimoine. Plus un jeune comprend l’histoire d’un monument, plus il aura naturellement envie de le préserver.
Les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle ou les outils immersifs peuvent-ils changer notre rapport au patrimoine ?
Ils le changent déjà. Les technologies numériques offrent aujourd’hui de nouvelles façons de découvrir, de transmettre et même de réinventer le patrimoine. Elles permettent à de jeunes créateurs de puiser dans les formes, les sons ou les motifs de la tradition marocaine pour produire des œuvres résolument contemporaines. On le voit notamment dans la musique, où des artistes mêlent des sonorités amazighes, gnaouies ou andalouses aux musiques électroniques. Ce dialogue entre héritage et création montre que le patrimoine n’est pas figé ; il continue d’inspirer les nouvelles générations. Les outils numériques facilitent également l’accès au patrimoine. Les contenus immersifs, les plateformes de diffusion ou les applications culturelles permettent de toucher des publics qui ne fréquentent pas forcément les musées ou les sites historiques. L’enjeu n’est pas de remplacer l’expérience directe, mais de susciter la curiosité et d’ouvrir de nouvelles portes vers notre histoire.
Pensez-vous que les Marocains mesurent pleinement la richesse du patrimoine dont ils sont les héritiers ?
Je crois que les Marocains entretiennent un rapport très profond avec leur patrimoine. Celui-ci est présent dans leur quotidien, à travers la cuisine, les fêtes, les langues, les savoir-faire ou les traditions familiales. Ce patrimoine n’est pas seulement hérité ; il continue d’être créé et enrichi chaque jour.
Le véritable enjeu n’est donc pas de convaincre les Marocains de son importance, mais de renforcer les moyens de sa transmission. Les formes traditionnelles de transmission, au sein de la famille ou des communautés, demeurent essentielles, mais elles doivent désormais être complétées par l’école, les médias et les politiques culturelles.
C’est pourquoi nous accordons une place croissante aux festivals, aux salons, aux manifestations culturelles et aux programmes destinés aux jeunes. Préserver le patrimoine, c’est avant tout donner envie de le connaître, de le comprendre et de le transmettre à son tour.
Existe-t-il un monument ou un site patrimonial auquel vous êtes particulièrement attaché ?
S’il fallait n’en retenir qu’un, je choisirais sans hésiter Chellah. C’est un lieu auquel je suis profondément attaché, d’abord parce que je suis né à Rabat et qu’il fait partie de mon paysage depuis l’enfance. C’est un site que l’on croit connaître, mais qui ne cesse de se révéler au fil des saisons, des fouilles et des recherches.
Chellah est aussi un formidable condensé de l’histoire du Maroc. Les vestiges maurétaniens, romains et mérinides s’y côtoient et témoignent de la continuité de notre civilisation. Chaque nouvelle campagne archéologique apporte son lot de découvertes et enrichit notre compréhension du site.
Enfin, Chellah illustre parfaitement la vision que nous défendons. Un site patrimonial ne doit pas être seulement conservé ; il doit être pleinement intégré à la vie culturelle. Il peut accueillir des manifestations artistiques, favoriser la rencontre entre les citoyens et leur histoire et contribuer au dynamisme de son territoire. C’est cette approche que nous souhaitons progressivement étendre à d’autres sites du Royaume.
Quel regard portez-vous sur ces cinq années à la tête du ministère ?
Ces cinq années ont été particulièrement intenses. Nous avons engagé plusieurs réformes qui, je l’espère, produiront leurs effets sur le long terme. Je pense notamment au Pass Jeunes, qui a permis à des milliers de jeunes Marocains d’accéder plus facilement à l’offre culturelle, mais aussi au développement de l’industrie du gaming, qui ouvre de nouvelles perspectives pour les industries culturelles et créatives. En matière de patrimoine, deux avancées me paraissent particulièrement importantes. La première est l’adoption de la loi 33-22, qui modernise profondément notre dispositif de protection. La seconde est la poursuite de la politique d’inscription des éléments du patrimoine marocain auprès des organisations internationales, afin de mieux faire reconnaître leur valeur universelle. Si je devais évoquer une frustration, elle concernerait les ressources humaines. Le patrimoine, les musées, les sites historiques ou les centres culturels ont besoin de professionnels toujours plus nombreux et mieux formés. Nous avons engagé cette dynamique, mais il faudra poursuivre cet effort dans les années à venir.
J’aurais également souhaité que les moyens consacrés à la culture progressent plus rapidement. Les mentalités évoluent toutefois et la place de la culture dans les politiques publiques est aujourd’hui mieux reconnue qu’elle ne l’était il y a quelques années.
Quelles sont désormais les grandes priorités pour renforcer le rayonnement culturel du Maroc ?
Je crois que deux objectifs doivent guider notre action. Le premier consiste à faire des industries culturelles et créatives un véritable moteur de développement. Le Maroc dispose d’un potentiel considérable dans des secteurs comme le cinéma, le jeu vidéo, le design, la musique ou le patrimoine. Ces filières peuvent créer des emplois qualifiés, soutenir l’innovation et renforcer l’attractivité du pays.
Le second est lié à l’horizon 2030. Les grands rendez-vous internationaux que le Maroc accueillera représentent une occasion unique de montrer au monde la richesse de notre culture. Cette ambition ne concerne pas seulement les institutions ; elle suppose la mobilisation des collectivités territoriales, des artistes, des associations et de l’ensemble des acteurs culturels. Notre patrimoine doit être au cœur de cette dynamique.
À quoi ressemblerait, selon vous, une politique patrimoniale pleinement réussie ?
J’imagine un Maroc où tous les chantiers engagés aujourd’hui auront atteint leur pleine maturité. Cela signifie des sites mieux protégés, des musées toujours plus attractifs, une recherche scientifique renforcée et des métiers du patrimoine mieux reconnus.
Je souhaite également que le patrimoine soit davantage intégré à la vie économique et culturelle du pays, sans jamais perdre son authenticité. Les industries culturelles et créatives auront alors trouvé toute leur place, tandis que les savoir-faire traditionnels continueront d’inspirer les créateurs contemporains.
J’aimerais enfin que le Maroc soit reconnu comme une grande référence internationale dans le domaine du patrimoine, non seulement pour la richesse de son histoire, mais aussi pour sa capacité à protéger, transmettre et faire vivre cet héritage.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Marocains ?
Je voudrais leur dire que le patrimoine n’est pas seulement le reflet de notre passé ; il est aussi l’un des fondements de notre avenir. Les jeunes Marocains évoluent dans un monde ouvert, connecté et en constante mutation. Cette ouverture est une richesse, à condition qu’elle s’appuie sur une connaissance solide de notre histoire et de notre culture. Notre patrimoine est une source de confiance, d’inspiration et de créativité. Toutes les réussites que connaît aujourd’hui le Maroc, qu’elles soient économiques, sportives, diplomatiques ou culturelles, puisent aussi leur force dans cette identité partagée. Cette tamaghrabit, qui nous rassemble au-delà des générations et des frontières, trouve ses racines dans une histoire plurimillénaire.
Je les invite à découvrir ce patrimoine, à s’en inspirer et, surtout, à le transmettre. Car il ne nous appartient pas seulement : nous en sommes les dépositaires pour ceux qui viendront après nous.
Propos recueillis par Younes Mesoudi







































