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Mustapha Jlok : «Le patrimoine marocain est notre mémoire commune» – Zamane

Ghassan El Kechouri par Ghassan El Kechouri
1 septembre 2026
dans LE MAG
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Réforme du cadre juridique, inscriptions à l’UNESCO, découvertes archéologiques et protection des savoir-faire : le patrimoine marocain connaît une nouvelle dynamique. Mustapha Jlok, directeur du Patrimoine culturel, revient sur les grands défis de sa préservation et de sa valorisation.        

La Direction du patrimoine culturel est au cœur de la politique patrimoniale du Royaume. Quelles sont aujourd’hui ses principales missions ?
Notre mission est de protéger, conserver et transmettre un patrimoine d’une richesse exceptionnelle. Cette responsabilité ne se limite plus aux monuments historiques ou aux sites archéologiques. Elle englobe aujourd’hui le patrimoine matériel et immatériel, mais aussi les patrimoines naturel, paléontologique et subaquatique. Concrètement, nous pilotons les programmes de recherche archéologique, assurons l’inventaire et la documentation du patrimoine national, suivons les opérations de restauration des monuments, accompagnons la réhabilitation des médinas et veillons à l’application de la législation patrimoniale. Nous coordonnons également les candidatures marocaines auprès de l’UNESCO et représentons le Royaume dans plusieurs instances internationales.
Notre objectif est double : préserver ce patrimoine dans toute son authenticité, mais aussi le rendre plus accessible aux citoyens. Le patrimoine n’est pas une mémoire figée ; il constitue un héritage vivant qui participe pleinement au développement culturel, scientifique et même économique du pays.
Le Maroc est devenu l’un des pays les plus actifs au sein de l’UNESCO. Que représente concrètement une inscription au patrimoine mondial ou au patrimoine culturel immatériel?
Une inscription ne constitue pas une simple distinction. Elle reconnaît la valeur universelle exceptionnelle d’un site ou l’importance d’un élément du patrimoine immatériel, tout en engageant l’État à assurer durablement sa sauvegarde. Pour le patrimoine mondial, l’enjeu est de préserver l’intégrité et l’authenticité des sites. Pour le patrimoine immatériel, il s’agit de transmettre des pratiques, des savoir-faire et des traditions qui continuent d’être portés par les communautés.
Au-delà de cette reconnaissance internationale, ces inscriptions renforcent le rayonnement culturel du Maroc. Elles stimulent la recherche scientifique, encouragent la transmission des savoirs, favorisent un tourisme culturel responsable et développent les échanges avec de nombreux partenaires internationaux.
Le Maroc bénéficie aujourd’hui d’une réelle crédibilité dans ce domaine. Notre pays est régulièrement élu au Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel et l’expertise marocaine est reconnue au sein des instances internationales.

Comment choisissez-vous les biens culturels et les traditions que le Maroc présente à l’UNESCO ?
Le processus répond d’abord aux critères définis par les conventions internationales. Pour un site, il faut démontrer sa valeur universelle exceptionnelle, son authenticité, son intégrité et l’existence d’un dispositif de protection efficace. Pour un élément du patrimoine immatériel, celui-ci doit être inscrit à l’inventaire national et continuer d’être transmis au sein d’une communauté. Mais ces critères ne suffisent pas. Nous veillons également à ce que les candidatures reflètent toute la diversité culturelle du Maroc. Notre patrimoine est multiple, tant par ses territoires que par ses expressions culturelles, et cette diversité doit apparaître dans les dossiers que nous défendons.

Quel bilan peut-on dresser aujourd’hui de la présence marocaine à l’UNESCO ?
Le bilan est particulièrement encourageant. Le Maroc compte aujourd’hui neuf biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial et seize éléments du patrimoine culturel immatériel reconnus par l’UNESCO. Cette présence témoigne à la fois de la richesse de notre patrimoine et de la qualité du travail mené depuis plusieurs décennies. Cette dynamique se poursuit. Plusieurs dossiers sont actuellement en préparation ou en cours d’examen, notamment ceux consacrés au zellige marocain, aux khettaras d’Errachidia, à l’oud, à la sparterie ou encore aux traditions liées au cheval arabe. Au-delà des chiffres, ces inscriptions constituent un formidable levier de mobilisation. Elles renforcent la protection du patrimoine, favorisent sa transmission et contribuent à mieux faire connaître, à l’échelle internationale, la diversité du patrimoine marocain.

Le patrimoine marocain fait parfois l’objet de revendications ou de tentatives d’appropriation. Comment le Royaume défend-il cet héritage sur la scène internationale ?
La meilleure protection reste d’abord la connaissance. On ne peut défendre efficacement que ce qui est clairement identifié, documenté et scientifiquement établi. C’est pourquoi nous poursuivons un important travail d’inventaire et de documentation, qui constitue le fondement de toute politique de sauvegarde.
Notre action s’appuie ensuite sur plusieurs instruments complémentaires. Le Maroc participe activement aux travaux de l’UNESCO, renforce progressivement son arsenal juridique national et développe, avec l’Office marocain de la propriété industrielle et commerciale, des outils destinés à protéger certains savoir-faire traditionnels. Nous travaillons également avec l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle afin de mieux préserver les connaissances et les expressions culturelles qui constituent le patrimoine immatériel du Royaume. C’est cette crédibilité qui permet aujourd’hui au Maroc de défendre efficacement son héritage culturel.

Fouilles clandestines, trafic de biens culturels, restitutions… Quels sont aujourd’hui les principaux fronts de cette lutte ?
La protection du patrimoine exige aujourd’hui une vigilance permanente. Les fouilles clandestines, le trafic illicite ou l’exportation illégale d’objets archéologiques demeurent des menaces réelles, auxquelles nous répondons par une stratégie qui associe prévention, coopération et fermeté. Sur le plan national, la loi 33-22 a considérablement renforcé les sanctions contre ces pratiques. Nous travaillons également en étroite coordination avec la Direction générale de la sûreté nationale, la Gendarmerie royale et l’Administration des douanes. Des formations sont régulièrement organisées afin que les agents puissent mieux identifier les biens culturels et renforcer les contrôles aux frontières.
Cette action s’inscrit aussi dans un cadre international. Le Maroc applique les conventions de l’UNESCO et d’UNIDROIT relatives à la lutte contre le trafic illicite des biens culturels, ce qui facilite les échanges d’informations et les procédures de restitution. Les résultats sont déjà visibles. Ces dernières années, notre pays a pu récupérer près de 25.000 pièces archéologiques rapatriées de France, plusieurs fossiles restitués par les États-Unis et l’Allemagne, des gravures rupestres revenues de Belgique, ainsi que différents objets saisis dans d’autres pays. Plus récemment encore, neuf fossiles datant du Crétacé supérieur ont été restitués par la France. Ces opérations montrent qu’une coopération internationale fondée sur la rigueur scientifique et le dialogue diplomatique peut produire des résultats très concrets.

Où en est le Maroc dans la numérisation et l’inventaire de son patrimoine ?
Le Maroc a été l’un des premiers pays de la région à engager un vaste chantier de numérisation de son patrimoine. Dès 2008, le ministère a développé une première plateforme nationale consacrée à l’inventaire du patrimoine culturel. Pendant plusieurs années, elle a constitué un outil de référence pour les chercheurs, les professionnels et le grand public. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une nouvelle phase avec le Portail du patrimoine marocain, développé autour d’un système d’information géographique. Cet outil permet non seulement de localiser et de documenter les biens patrimoniaux avec davantage de précision, mais aussi d’assurer une mise à jour permanente des données et un meilleur suivi des sites. La numérisation est devenue un enjeu stratégique. Elle facilite la gestion du patrimoine, accompagne les travaux de recherche et constitue un instrument précieux pour documenter les biens culturels en cas de dégradation, de trafic ou de demande de restitution.

Les découvertes archéologiques se multiplient au Maroc. Quel regard portez-vous sur cette dynamique scientifique ?
Je préfère éviter de parler de découvertes plus importantes que d’autres. Chaque site apporte une contribution essentielle à la compréhension de notre histoire. L’intérêt d’une découverte ne tient pas seulement à son caractère spectaculaire, mais aux connaissances nouvelles qu’elle permet d’acquérir. J’aime comparer le Maroc à un immense livre dont l’écriture a commencé il y a plus de deux millions d’années et ne s’est jamais interrompue. Les découvertes de Casablanca ou de Jebel Irhoud, les vestiges des cités antiques, les médinas historiques, les monuments de la période islamique ou encore le patrimoine subaquatique ne racontent pas des histoires différentes : ils constituent les chapitres successifs d’un même récit.
Ce qui rend le Maroc exceptionnel, c’est précisément cette continuité. Peu de pays peuvent témoigner d’une présence humaine aussi ancienne tout en conservant les traces de toutes les grandes civilisations qui se sont succédées sur leur territoire. Chaque découverte vient enrichir cette mémoire commune et contribue à mieux comprendre la place du Royaume dans l’histoire de l’humanité.

Le Maroc dispose-t-il aujourd’hui des compétences humaines nécessaires pour préserver cet héritage ?
Le Royaume dispose aujourd’hui d’une expertise nationale reconnue dans les domaines de l’archéologie, de l’anthropologie, de la conservation et de la restauration. Cette compétence s’est construite progressivement et continue de se renforcer grâce à la formation et à la coopération internationale.
L’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine demeure le principal établissement chargé de former les futurs archéologues, conservateurs et spécialistes du patrimoine. Former les femmes et les hommes qui protégeront le patrimoine de demain est un investissement essentiel. Les défis évoluent rapidement et exigent des compétences toujours plus pointues. Préserver un monument ou un site archéologique suppose aujourd’hui la mobilisation des connaissances scientifiques, techniques et technologiques de haut niveau.

Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels le patrimoine marocain est confronté ?
Les défis sont multiples et évoluent avec notre société. L’urbanisation rapide, les pressions foncières, les effets du changement climatique ou encore les catastrophes naturelles fragilisent de nombreux sites et monuments. Le patrimoine immatériel est lui aussi confronté à de profondes mutations, notamment lorsque certains savoir-faire ou certaines traditions cessent d’être transmis. À cela s’ajoutent les risques liés au trafic illicite des biens culturels et aux tentatives d’appropriation étrangères de certaines expressions patrimoniales. Face à ces enjeux, aucune institution ne peut agir seule. La protection du patrimoine repose sur une mobilisation collective associant les services de l’État, les collectivités territoriales, les chercheurs, les associations, mais aussi les communautés qui sont les premières dépositaires de cet héritage.

Pensez-vous que les Marocains sont aujourd’hui plus conscients de la valeur de leur patrimoine qu’ils ne l’étaient il y a vingt ans ?
Oui, très nettement. En l’espace de deux décennies, le patrimoine est devenu un véritable sujet de société. Les inscriptions à l’UNESCO, les grands programmes de restauration, le développement du tourisme culturel et, surtout, les découvertes archéologiques ont profondément changé le regard porté sur notre histoire.
Les découvertes de Jebel Irhoud, qui ont replacé le Maroc au cœur des recherches sur les origines de l’Homme, ou celles réalisées récemment à Casablanca, ont suscité une véritable fierté nationale. Elles ont rappelé que notre territoire occupe une place majeure dans l’histoire de l’humanité.
Cette prise de conscience doit toutefois s’accompagner d’un changement des comportements. Aimer son patrimoine ne consiste pas seulement à le célébrer. Cela implique aussi de le respecter, de le protéger et de le transmettre. Chaque citoyen a sa part de responsabilité dans cette mission.

Enfin, si vous deviez choisir un seul monument, un site archéologique ou un paysage patrimonial qui symbolise le mieux le Maroc, lequel serait-il ? Et pourquoi ?
Il m’est impossible de choisir un monument, un site ou une tradition qui résumerait à lui seul le Maroc. Notre richesse réside précisément dans la diversité de cet héritage. En quelques centaines de kilomètres, on peut passer des gravures rupestres préhistoriques aux vestiges des royaumes antiques, des médinas historiques aux ksour présahariens, avant de découvrir un patrimoine immatériel d’une extraordinaire vitalité.
Toutes ces composantes ne s’opposent pas; elles se complètent. Elles racontent une même histoire, celle d’un pays qui, depuis des millénaires, est un espace de rencontres, d’échanges et de création.
Le patrimoine est notre mémoire commune. Il nous aide à comprendre d’où nous venons, mais aussi à construire l’avenir. Le préserver, ce n’est pas seulement conserver les traces du passé ; c’est transmettre aux générations futures une part essentielle de notre identité.

Propos recueillis par Ghassan El Kechouri

Tags: HistoireHistoire du MarocMarocMustapha JlokUNESCOZamane
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