Zoom sur deux emblèmes du savoir-faire marocain, à la fois ancestral et incontestable, mondialement apprécié, mais qui a besoin de reconnaissance et de protection : le caftan et le zellij.
Àdéfaut de sources formelles, les historiens s’accordent à dire que l’introduction du caftan remonte à l’époque almohade. Nous pensons que celle-ci coïncide plutôt avec celle des Mérinides, une dynastie moins rigide et ascétique que ses devancières : les Almoravides et les Almohades. Une chose est sûre, le caftan nous arrive sous l’une de ces dynasties pour se faire une place sans équivalent sous le soleil du Maroc.
Cela dit, l’apport de la culture arabe orientale nous provient en grande partie par le truchement de la Péninsule ibérique, mâtiné dès lors et irrémédiablement par une culture propre à l’Espagne musulmane (al-Andalus). Celle-ci est un véritable laboratoire culturel où s’entremêlent des composantes arabes, juifes, chrétiennes, romano-wisigothiques, amazighes.
Al-Andalus est également le réceptacle de tout type de tissus issus de la route de la soie ; on retrouve dans le souk de ses villes, du lin, de la soie, de la laine, du coton : bref tout ce qui peut entrer dans la confection du caftan et autres vêtements arabo-musulmans. De ce melting-pot vestimentaire sortira une mode mauresque. Et c’est cette dernière que les musulmans fuyant la sévérité fanatique des rois catholiques viendront essaimer en Afrique du nord, notamment à Tétouan et à Fès, pour commencer. Dans le nord du Maroc, au tournant du XVIème siècle, Tétouan est une ville marchande et prospère. Elle recueille en grande partie l’héritage andalou. Ecoutons ce que le journaliste Jean Wolf dans son livre «Les secrets du Maroc espagnol» nous explicite. «Du jour au lendemain, en 1609, ils expulsèrent ces Musulmans. Mais ces nouveaux émigrés avaient vécu en Espagne cent vingt ans de plus, et ils apportaient avec eux le message de la Renaissance européenne. C’est parce qu’ils ont ramené dans leurs bagages des robes dernier cri de la mode de l’époque que les mariées juives de Tétouan et de Fès sont encore habillées aujourd’hui comme les «ménines» du célèbre tableau de Velasquez».
Toutefois, c’est la ville de Fès qui recueille la part du lion puisque c’est entre ses murailles que le caftan connaît son essor et gagne ses galons pour intégrer une fois pour toutes l’identité marocaine et en devenir l’un des représentants universels. Les historiens estiment qu’au Moyen Âge, il existait quelque 3000 ateliers fassis travaillant le textile. Roger Le Tourneau, dans son opus « La vie quotidienne à Fès », fait un panorama des corps de métiers dans l’ancienne capitale chérifienne.
Fès, capitale du caftan
Le Tourneau nous donne ainsi une idée de ce que, pendant des siècles, a été le travail du tissu et du caftan. «Les industries vestimentaires [dont le caftan] occupaient un très nombreux personnel, près de 6000 ouvriers et ouvrières qui ne travaillaient pas seulement pour Fès mais pour la campagne environnante, bien des villes marocaines et même quelques pays étrangers». Cela montre bien le rayonnement de la manufacture fassie dans le Maghreb et bien au-delà.
Quelques précisions s’imposent. Tous les Marocains, de quelque confession qu’ils soient, participaient activement à l’excellence du caftan. Les Juifs marocains prenaient part diligemment à la confection de cette tunique exceptionnelle. « Les tailleurs du Mellah s’étaient spécialisés dans la coupe des étoffes importées et travaillaient pour la plupart au service de la famille impériale et des bourgeois musulmans. La passementerie constituait aussi un monopole de fait pour les artisans juifs, ainsi que la fabrication des boutons de soie très employés pour certains vêtements », continue Roger Le Tourneau.
Sans conteste, l’auteur se réfère au caftan dont les ornements et les boutons sont majoritairement en soie. Ce faisant, remontons le fil de la chronologie vers le Fès médiéval, encore authentique et véridique car, faut-il le rappeler, le Fès à l’aube du XXème siècle subit, certes à petite échelle encore, l’influence occidentale dont celle de l’Empire ottoman avec le tarbouche par exemple. Il n’en demeure pas moins que le vêtement traditionnel, aussi bien chez les femmes que chez les hommes, reste largement dominant.
Voilà comment Roger Le Tourneau, toujours, décrit l’habillement féminin. «Les femmes portaient en hiver une tunique en drap descendant jusqu’aux chevilles et boutonnée par-devant, et en été une tunique de même coupe, mais sans manches ; par-dessus la tunique une sorte de blouse transparente qui laissait voir, en l’atténuant, la couleur de la tunique. Cette blouse était serrée à la taille par une ceinture en cuir brodé ou en soie brochée de fil d’or à lourdes franges. Des cordons passés dans le dos empêchaient les manches du caftan de gêner les mouvements».
Un vêtement à la fois ordinaire et extraordinaire
Le caftan, costume féminin dans tous ses états et à toutes les saisons. L’universalité du caftan chez la Marocaine provient du fait qu’il est un vêtement aussi bien ordinaire qu’extraordinaire. Pour le quotidien, comme pour les fêtes. Cette polyvalence du caftan en a fait un objet d’admiration aux yeux des voyageurs européens débarqués à toute époque dans l’Empire chérifien. Ainsi le diplomate François Pidou de Saint-Olon, en mission au Maroc, écrit dans «Relations de l’Empire du Maroc» que «les hommes portent tous par-dessus leur chemise un caftan ou veste de drap sans manches et de telles couleurs qu’il leur plaît. Cette veste est ceinte d’une écharpe de soie dans le devant de laquelle ils mettent une gaine avec un ou deux couteaux. Ils portent par-dessus ce caftan qu’ils ne boutonnent que jusqu’à la ceinture un hayek qui est une pièce d’étoffe de laine blanche».
Le caftan d’antan semble bien un costume unisexe porté indifféremment par les deux sexes. Contrairement à nos jours où il incarne, s’il le fallait, la beauté et l’élégance de la femme marocaine comme le montrent cérémonies, festivités et banquets royaux ou populaires, cela n’a pas été de tout temps le cas. En définitive, c’est là où réside le secret du caftan. Chose qui lui permet de traverser les siècles jusqu’à nos jours.
Quoi qu’il en soit, le caftan fassi a bien développé tout le long du XXème siècle toute une histoire propre à lui. Elle est représentée par une poignée de familles ou de personnalités qui ont su d’une part renouer avec la tradition fassie des âges passés et d’autre part cultiver la différence avec les autres productions du Maghreb.
La figure de proue de cette initiative vestimentaire est sans conteste Zhor Sebti, une couturière marocaine née à Fès en 1928 et qui fonde en 1953 « Dar al-Moualima », une école de broderie et de passementerie qui a très vite pignon sur rue. Une décennie plus tard, elle met sur pied « Maison Fadélia », et le succès à l’international est à la clé. Ses caftans vont habiller non moins que Jacqueline Kennedy, l’épouse du président américain assassiné en 1963. Dans les années 1960, une autre révélation dans le monde de la mode du caftan, Tamy Tazi. Cette proche d’Yves Saint-Laurent va flirter avec les sommités du défilé vestimentaire ; ses caftans font des apparitions dans les salons de haute couture ; Chanel, Givenchy et Dior, entre autres, que l’on ne présente plus tellement aujourd’hui ; elles font partie de la culture de masse. D’autres comme Naima Bennis vont expérimenter l’ancien et le moderne donnant au caftan une singularité nouvelle dans l’univers de la mode féminine. Au demeurant, cette fascination occidentale pour le caftan incite certains couturiers français à trouver leur inspiration dans la tradition marocaine. C’est le cas de Pierre Balmain, grand couturier français qui crée sa propre maison de couture au sortir de la Seconde Guerre mondiale. C’est sur Marrakech qu’il jettera son dévolu artistique, ses couleurs, ses traditions pour créer des caftans portés par des stars du cinéma telles que Brigitte Bardot ou Sophia Loren.
De simple habit à tunique de luxe, le caftan, costume polyvalent par excellence, a su, par ses déclinaisons colorées et tissées, séduire toutes les femmes, de princesses à paysannes chacune d’elles possédant un caftan à la hauteur de sa bourse et au gré de ses désirs.
Aux origines du zellig marocain
Passons à présent à une autre saillie du savoir-faire marocain : le zellij (ou zellige). Avant d’aller plus loin, il y a quelque chose d’ironique dans le zellij : les Marocains le foulent, l’admirent, le préservent jalousement dans leurs monuments et leurs musées… Et presque jamais ils ne s’interrogent sur son origine. Ce silence a fini par se rompre, ces dernières années, dans un débat où l’archéologie a fini par trancher ce que l’habitude n’avait jamais questionné.
Le zellij a longtemps été le matériau roi de la médina marocaine : sols, lambris, fontaines, avant de migrer, dès la première moitié du siècle dernier, vers les façades des immeubles modernes et des villas des villes nouvelles. Preuve qu’un matériau né au Moyen Âge peut traverser les ruptures esthétiques sans jamais se démoder. Mais la question de sa paternité mérite d’être posée avec des faits, pas des slogans : les vestiges archéologiques et les ateliers encore en activité en disent plus long que n’importe quelle affirmation d’estrade. Pour ce qui est du revêtement céramique, il faut noter que la brique émaillée existait déjà en Mésopotamie six siècles avant notre ère, et c’est à Kairouan, sur le mihrab de la Grande Mosquée, que l’on retrouve les premiers carreaux lustrés d’Afrique du Nord, fabriqués en Irak sous les Abbassides, puis importés.
À Sijilmassa, les fouilles ont révélé une faïence émaillée d’origine fatimide, datée des IXème et Xème siècles ; à la Kal’â des Béni Hammad, plus à l’est, une céramique moulée du XIème-XIIème siècle. Le Maroc, à ce stade, importe et regarde encore.
De Marrakech à Fès
Le basculement a lieu sous les Almohades, sur les minarets de la Koutoubia (1158) et de la Casbah de Marrakech (1189) : les premières frises géométriques, blanc et vert, carré et hexagone, étoile à huit branches, ainsi que les fragments survivants dorment aujourd’hui dans les réserves du palais Badi’. Mais ce ne sont encore que des plaques moulées, fixées d’un seul tenant à coups de clous à tête ronde. Le zellij, au sens strict -la découpe de fragments multicolores assemblés en trame- n’apparaît qu’au XIIIème siècle, sous les Mérinides : à la médersa Seffarine de Fès (1271), à la mosquée de Fès-Jedid (1276) et à celle de Taza (1291). C’est là, et nulle part ailleurs avant, que la technique bascule de la plaque façonnée au puzzle de céramique ; et c’est cette bascule technique, plus que n’importe quel argument identitaire, qui fonde l’origine marocaine du zellij. Ibn Khaldoun a laissé une image du règne d’Abou ar-Rabi’ (1308-1310) où «tout le monde se mit à bâtir de grands logements, à élever des palais en pierre et en marbre et à les orner de plaques de faïence et d’arabesques». Un art qui, sous les Mérinides, essaime des palais royaux vers les demeures privées, et se diversifie : le zellij «mqacher», décapé au burin pour faire surgir calligraphies et motifs floraux sur fond dégagé, en est l’expression la plus virtuose.
Entre fidélité et invention
Deux siècles plus tard, Léon l’Africain visite Fès et s’attarde sur ce qu’il appelle des carreaux «à la manière de vases de majolique», tapissant cours et portiques jusqu’à mi-hauteur : témoignage qu’un art né dans les mosquées mérinides a, entretemps, colonisé l’architecture domestique tout entière. La fabrication, elle, n’a presque pas bougé depuis le XIIIème siècle : une première cuisson pour le carreau nu, une seconde pour l’émail, chacune exigeant son propre four et ses propres dosages. Ce qui a changé, à la charnière des XIXème et XXème siècles, c’est la palette et la complexité du dessin.L’arrivée d’émaux artificiels, par exemple, a ouvert la voie au jaune clair, au rouge. De leur côté, les maâlems n’ont jamais eu à choisir entre fidélité et invention : ils ont fait les deux à la fois, gardant le geste ancestral tout en composant avec des goûts qui, eux, ne cessent de changer.
Par la rédaction






































