Pendant longtemps, la carrière de Thomas, à Casablanca, est restée une énigme. On y connaissait des outils de pierre vieux de plus d’un million d’années. On y découvrait aussi des fossiles humains prometteurs. Mais sans datation fiable, leur place dans l’histoire des origines humaines demeurait incertaine, confinée à une zone grise de la recherche. Ce flou est désormais levé. Après quatorze ans d’attente, les homininés de la carrière de Thomas ont été datés avec une précision exceptionnelle : 773 000 ans. Une avancée majeure, qui redonne à l’Afrique du Nord-Ouest un rôle central dans l’histoire du genre Homo. Cette percée repose sur un enregistrement magnéto stratigraphique de très haute résolution. Les sédiments ont conservé la trace détaillée de la transition Brunhes/Matuyama, la dernière grande inversion du champ magnétique terrestre, survenue il y a environ 773 000 ans. Ce repère mondial constitue l’un des marqueurs chronologiques les plus fiables du Pléistocène.
Une datation qui change tout
La « Grotte à Hominidés » de Casablanca est, à cet égard, exceptionnelle. La rapidité de la sédimentation et la continuité des dépôts ont permis d’enregistrer ce signal avec une finesse rarement atteinte en Afrique pour cette période, où la datation reste souvent fragile. Ce cadre chronologique éclaire enfin des fossiles longtemps énigmatiques, notamment la mandibule adulte découverte en 2008 par le préhistorien Jean-Paul Raynal. Faute de repères solides, son interprétation était restée prudente. Selon le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, ces restes appartiennent à un Homo erectus tardif et évolué, situé très près de la racine de notre lignée. Les mandibules, dents et vertèbres révèlent une combinaison de traits archaïques et dérivés, compatible avec une population africaine sœur d’Homo antecessor, connu en Europe et daté d’environ 800 000 ans. Nous sommes là à un moment clé, proche de la divergence entre les lignées humaines africaines et eurasiatiques.
Dans les années 1990, après la découverte d’Homo antecessor en Espagne, certains chercheurs avaient envisagé une origine européenne -voire eurasienne- des lignées menant aux Néandertaliens ou à Homo sapiens. Cette hypothèse s’appuyait en grande partie sur l’absence de fossiles africains précisément datés pour cette période cruciale. Les fossiles de Casablanca changent la donne. Ils montrent que l’Afrique du Nord-Ouest n’était ni marginale ni secondaire. Elle n’était pas un simple couloir entre l’Afrique subsaharienne et l’Eurasie, mais un espace ancien de peuplement, de continuité et d’innovation. Dans l’étude publiée dans Nature, les chercheurs soulignent le rôle central de cette région dans l’expansion et la diversification du genre Homo. Des décennies de recherches franco-marocaines dans les formations côtières de Casablanca ont mis au jour une succession unique de grottes et de niveaux archéologiques, conservés sur le temps long. La carrière de Thomas ne livre donc pas seulement une date. Elle oblige à repenser la géographie de nos origines. Sous la métropole moderne, les sédiments ont conservé la mémoire d’une humanité ancienne, en pleine transformation. Casablanca n’apparaît plus comme un point de transit dans la préhistoire mondiale, mais comme un foyer. Un lieu où s’écrit, depuis l’Afrique du Nord, une page essentielle de l’histoire humaine , trop longtemps racontée ailleurs.






































