L’hiver 2026 a amené une pluviométrie exceptionnelle qui a rempli les barrages mais causé des dégâts, notamment dans le nord-ouest. Si le pire a été évité, la fragilité des structures péri-urbaines interpelle quant à la suite…
En quelques heures, l’eau a redessiné la carte. Dans les plaines du Gharb, à la fin de janvier 2026, mais aussi dans le mois suivant, les routes ont disparu, les champs se sont confondus avec les oueds sortis de leur lit et des quartiers entiers de Ksar El-Kébir ont été vidés de leurs habitants avant même que la crue n’atteigne son maximum. Ce déplacement préventif de dizaines de milliers de personnes (du jamais-vu à cette échelle dans l’histoire récente du pays) dit à lui seul le changement de doctrine : face aux inondations, le meilleur moyen de sauver des vies humaines, c’est d’évacuer.
La montée des eaux n’était pas une surprise. Les bulletins météorologiques n’ont cessé d’annoncer des pluies continues sur le nord-ouest, et le barrage Oued El-Makhazine a commencé à relâcher de l’eau pour éviter la saturation. Mais lorsque le Loukkos a débordé, le paysage s’est transformé en quelques heures. Des centaines de milliers d’hectares agricoles ont été submergés, rappelant que cette région, grenier du pays, est aussi l’une des plus vulnérables aux crues lentes et étendues. Cette fois pourtant, le bilan humain est resté limité : en amont, les autorités avaient fermé des écoles, organisé le transport vers des centres d’hébergement, déployé la protection civile, l’armée et la gendarmerie pour sécuriser les zones évacuées et éviter les pillages. L’image la plus frappante n’a pas été celle de sauvetages spectaculaires, mais celle de villes temporairement vidées de leurs habitants, dans un silence d’avant-catastrophe. Quelques semaines plus tôt, en décembre 2025, c’est Safi qui avait donné la mesure d’un autre type de vulnérabilité. Là, l’eau n’est pas venue des grands fleuves mais du ciel, tombée en torrents sur une ville moyenne dont l’urbanisation rapide a réduit les zones d’écoulement naturel.
Après l’urgence, le temps de la reconstruction s’est ouvert selon un scénario désormais bien rodé : recensement des sinistrés, aides financières directes, programmes de réhabilitation des logements et des activités économiques, sous l’impulsion d’instructions venues du sommet de l’État. La gestion post-crise est devenue un exercice centralisé, rapide et relativement efficace. La réponse s’est ainsi structurée autour d’un principe : anticiper pour réduire les dégâts, surtout humains. Les évacuations massives du Gharb en sont l’illustration la plus spectaculaire. Elles montrent aussi la capacité logistique d’un État habitué aux grandes opérations de secours, où l’armée, la protection civile et l’administration territoriale sont capables d’agir de concert. La catastrophe est gérée comme une opération de maintien de l’ordre autant qu’une urgence humanitaire.
Dans ce face-à-face avec l’eau, le Maroc montre aujourd’hui un paradoxe. D’un côté, une machine de gestion de crise capable de déplacer des villes entières avant que la crue n’arrive et de débloquer rapidement des aides pour reconstruire. De l’autre, un territoire dont certaines logiques de développement continuent de produire de la vulnérabilité. Les inondations ne sont plus des accidents isolés : elles deviennent des moments où se lit, en accéléré, la relation entre l’État, l’espace et les populations. Avec le dérèglement climatique, l’alternance entre les crues et les épisodes de sécheresse risque, à l’avenir, de mettre cette relation à rude épreuve.









































