L’Istiqlal, l’USFP et le PPS se retrouvent dans la majorité annoncée autour du PAM. Mais derrière les retrouvailles de ces trois formations, que reste-t-il de la Koutla démocratique ? Née d’un combat pour les réformes, l’alliance historique revient dans les discours sans avoir retrouvé son unité politique.
Les partis se retrouvent. L’histoire se répète-t-elle pour autant ? L’annonce, le 12 octobre 2026, d’une majorité réunissant le Parti authenticité et modernité (PAM), l’Istiqlal, l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS) a remis en circulation un vieux nom : la Koutla. Avec 207 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants, les quatre formations disposent d’une majorité parlementaire. Mais l’arithmétique suffit-elle à ressusciter une alliance ?
Pour comprendre ce que ce nom recouvre, il faut revenir au 17 mai 1992. Ce jour-là, cinq formations fondent la Koutla démocratique : l’Istiqlal de M’hamed Boucetta, l’USFP d’Abderrahmane Youssoufi, le PPS d’Ali Yata, l’Organisation de l’action démocratique populaire de Mohamed Bensaïd Aït Idder et l’UNFP d’Abdallah Ibrahim. La réduire aux trois partis aujourd’hui associés au PAM ferait donc disparaître une partie de son histoire. Elle prolonge elle-même une première expérience, celle de la Koutla nationale, qui avait rapproché l’Istiqlal et l’UNFP en 1970.
Dans le Maroc de Hassan II, marqué par le poids du ministère de l’Intérieur et de Driss Basri, ces formations cherchent à peser ensemble sur les règles du jeu politique. Leur rapprochement porte des revendications de démocratisation, de réforme constitutionnelle et d’État de droit. Malgré leurs différences, elles s’accordent sur un objectif : élargir l’espace de la représentation politique et donner davantage de portée au choix des électeurs.
Cette histoire s’incarne dans des dirigeants aux parcours singuliers : Boucetta, Youssoufi, Aït Idder, Ali Yata, puis Ismaïl Alaoui, qui prend la tête du PPS en septembre 1997. Ce dernier devient ainsi l’un des visages de la Koutla à la veille de l’alternance, après avoir participé à ses combats au sein de la direction de son parti.
L’arrivée de Youssoufi à la tête du gouvernement, en 1998, marque l’aboutissement le plus emblématique de ce rapprochement. Elle révèle aussi ses limites : tandis que l’USFP, l’Istiqlal et le PPS participent au gouvernement, l’OADP reste en dehors. Même à son heure de gloire, la Koutla n’est donc ni homogène ni unanime sur la stratégie à suivre.
Vingt-huit ans après l’alternance, les trois partis se retrouvent dans une configuration profondément différente. En 1998, Youssoufi incarnait l’arrivée à la tête du gouvernement d’une opposition longtemps tenue à distance de la conduite des affaires. Aujourd’hui, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS rejoignent une majorité organisée autour du PAM. Ils y apportent leurs élus, leurs appareils et leur expérience gouvernementale. Mais leur présence commune ne suffit pas à faire renaître le projet qui les avait autrefois réunis.
Entre-temps, l’exercice du pouvoir a transformé ces formations et distendu leurs liens. La Koutla a progressivement cessé de constituer le cadre dans lequel se décidaient leurs grandes orientations. Les stratégies propres à chaque parti ont pris le pas sur la discipline collective. Le nom a survécu, tandis que l’alliance perdait sa capacité à fixer un cap commun. Son affaiblissement ne tient donc pas seulement à la disparition de ses figures historiques : il traduit aussi l’effacement d’une ambition politique partagée.
C’est là que le parallèle avec les années 1990 atteint ses limites. La Koutla démocratique s’était constituée autour d’une question centrale : comment transformer les conditions d’exercice du pouvoir ? La coalition actuelle doit d’abord répondre à une autre exigence : former un gouvernement et s’accorder sur son programme. Le communiqué annonçant la majorité prévoit précisément l’élaboration de ce programme commun. Il acte une coalition gouvernementale, sans annoncer la refondation de l’alliance historique.
Participer ensemble au pouvoir ne signifie pas nécessairement vouloir le réformer dans le même sens. Pour parler d’une Koutla retrouvée, encore faudrait-il que les trois partis définissent ce qui les unit politiquement, au-delà de leur histoire et de leur volonté de prendre part au nouvel exécutif.
Un héritage qui oblige
La référence à la Koutla peut donner une profondeur historique à ces retrouvailles. Elle rappelle des engagements, des luttes et l’espoir suscité par l’alternance. Mais elle expose aussi les dirigeants actuels à une comparaison exigeante. Que souhaitent-ils défendre ensemble qu’ils ne pourraient porter séparément ? Quelles réformes considèrent-ils comme prioritaires ? Sur quels engagements sont-ils prêts à faire de leur rapprochement autre chose qu’un accord de participation gouvernementale ?
Ces questions empêchent de présenter le retour de la Koutla comme une évidence. On peut voir dans cette majorité l’occasion de renouer des liens anciens et de peser collectivement sur l’action publique. On peut aussi y lire la rencontre de trajectoires désormais autonomes, réunies par les circonstances davantage que par une volonté de reconstruire l’alliance. Pour départager ces deux lectures, la mémoire des anciens dirigeants ne suffira pas : il faudra des choix politiques identifiables.
L’enjeu, pour l’Istiqlal, l’USFP et le PPS, sera donc de montrer ce que leur histoire commune peut encore produire. S’ils entendent lui donner une portée actuelle, celle-ci devra se traduire dans leurs positions sur les libertés, la responsabilité des gouvernants, la justice sociale et la place des institutions élues. Sans ce contenu, la Koutla restera une référence commode, invoquée au moment des rapprochements puis oubliée lorsque chaque parti reprend son chemin.
Les retrouvailles sont réelles. La résurrection reste à démontrer. Car on peut réunir les héritiers autour d’une même table sans retrouver ce qui avait conduit leurs prédécesseurs à faire cause commune.
Younes Mesoudi







































