Au Maroc, les inégalités sociales ont toujours fonctionné comme une bombe à retardement. C’est le principe même du Maroc à deux vitesses, évoqué par le souverain dans son dernier discours. Il y a le Maroc qui roule et celui qui cale. L’un s’élève et l’autre coule. Que le problème s’appelle la cherté de la vie, l’absence de couverture sociale, l’inaccessibilité aux soins ou à l’école, l’aboutissement est le même : la frustration, la colère et le sentiment d’exclusion, voire de Hogra, poussent, chauffent, redoublent d’intensité. L’inégalité est une déclinaison de l’injustice. Celui qui se sent exclu répète, en son for intérieur : «Pourquoi moi ? Pourquoi nous ? Pourquoi pas les autres ?». Ce sentiment est aujourd’hui exacerbé parce que, pendant ce temps, le Maroc multiplie les méga projets liés au Mondial 2030. Cette visibilité exalte le Maroc qui roule, mais accentue la frustration et le sentiment d’injustice, pour ne pas dire de noyade, chez le Maroc qui coule. Pour comparer ce qui peut l’être, le Brésil avait connu un très grand hirak social au moment où il se préparait à organiser le Mondial 2014. Les exclus brésiliens défilaient dans les rues et faisaient entendre leurs voix : ils voulaient des hôpitaux et des écoles à la place des stades et des hôtels de luxe. Le Mondial et ses fastes deviennent un punching ball appelé à recevoir une pluie de coups – souvent injustes du reste, mais c’est là une autre histoire. Le Maroc est aujourd’hui confronté à cette nouvelle problématique, que le Brésil ou le Mexique avaient déjà expérimentée, à laquelle s’ajoutent ses problèmes courants. Les deux se potentialisent parce que le lustre du Mondial éclaire d’une manière éclatante les retards qui pèsent sur plusieurs secteurs vitaux : comme la santé et l’enseignement qui restent, avec la justice et l’équité sociale, les vrais piliers du développement humain.
Les mouvements sociaux, qui sont nés avec l’escarmouche d’Aït Bouguemez durant l’été, et qui ont repris avec les troubles d’Agadir avant de gagner plusieurs villes du royaume, appellent à plusieurs remarques. La première, c’est que les revendications sont très précises : des hôpitaux, des écoles, des emplois, etc. Il ne sert à rien d’avoir le Mondial, nous disent en substance les manifestants, tant qu’on n’a pas l’école, l’hôpital, le point d’accès à l’eau ou la route pour désenclaver le douar. La deuxième remarque est que ce Hirak naissant traverse plusieurs courants et tissus de la société marocaine. Nous assistons aujourd’hui à la rencontre, voire à la possible jointure, entre la génération Z, c’est-à-dire la jeunesse des grands centres urbains, et le «peuple» des centres ruraux et des petites localités. Et si la fièvre s’étendait demain aux stades de foot ? Le risque zéro n’existe pas parce que l’injustice sociale constitue une matière inflammable, hautement «contagieuse». Ce qui s’est passé, tout au long de ces dernières semaines, doit être pris au sérieux. La perspective du Mondial et la visibilité des chantiers en lancement nourrissent la frustration populaire. Si on ne connait pas encore exactement la logistique qui fait bouger ce Hirak naissant, on connait son moteur : l’injustice sociale. C’est à ce niveau qu’il faut apporter des réponses. Le cri a été entendu et le message aussi. Les premières réponses, entre le sous-déploiement d’un gouvernement qui semble aux abois et le sur-déploiement des forces de l’ordre, ne sont probablement pas les bonnes. Il faut des mesures concrètes, mais aussi une bonne communication : c’est seulement quand ils sont creux et sonnent faux que les mots ne servent à rien…
S’il y a une soupape de sécurité à activer sans plus tarder, pour faire descendre la pression, c’est à ce niveau qu’il faut la chercher. Pour commencer.
Par Karim Boukhari
Directeur de la rédaction


































