Les « évènements » du mois de mars 1965 ont été un moment fondamental dans la genèse du mouvement marxiste-léniniste marocain. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les fondateurs de la première Organisation de ce mouvement ont tenu leur réunion constitutive le 23 mars et appelé plus tard leur organisation « 23 mars »! Par ailleurs, plusieurs de ces fondateurs ont été actifs pendant les journées tragiques ou héroïques de dernier tiers de mars 1965. Mais qu’était donc la nature, le sens et la portée historique de cette page de l’histoire de Casablanca et du Maroc, qui a accouché de l’état d’exception, il ne faut pas l’oublier, et d’un des discours les plus durs et vindicatifs de Hassan II ?
Les récits, y compris de contemporains de ces « évènements », sont très divers : était-ce une insurrection comme l’affirmera plus tard le mouvement marxiste-léniniste, des émeutes, des évènements regrettables, des échauffourées ? Populaires ou lycéens, ou les deux à la fois ?
Le seul fait avéré est que ces « évènements » ont été noyés dans le sang ! Les casablancais, dans certains quartiers, ont vu, effarés, l’irruption des troupes, des chars, un ou plusieurs hélicoptères, des rafales de mitrailleuses… De l’autre côté, des rassemblements, des marches vite arrêtées et détournées, des échauffourées, une tentative d’attaque de la prison civile de Casablanca, la célèbre « Ghbila » ! Et, parmi les mystères non encore résolus de manière certaine, combien de morts, de disparus, de dégâts ? était-ce Oufkir dans un des hélicoptères mitrailleurs ?
Les Casablancaises et Casablancais, résidents ou de passage dans les voies de Derb Soltane, ont gardé les traces indélébiles de ces journées. Traces certes confuses, transfigurées, mais indélébiles. Du haut de mes dix ans, je ne fus qu’un « témoin n’ayant rien vu ». Mais je garde dans mes souvenirs le staccato de la mitraille, la peur au ventre d’un proche venu se cacher chez nous sans avoir rien fait, la peur, la chape de peur qui s’est abattue sur la ville. Il n’y avait ni barricades, ni batailles rangées, mais les bruits des cavalcades et des manifestations et des cris entremêlés des jeunes écoliers et lycéens, des voix graves des chômeurs et d’ouvriers, et les appels de détresse des femmes. C’était peut-être le peuple de Casablanca, sans la Commune, ni mai 68 !
Ces journées dont le compte ne fut pas fermé par l’IER (Instance équité et réconciliation), ont constitué une rampe de lancement pour ces jeunes qui, plus tard, allaient sortir des rangs attentistes, entre la voie de la guérilla et les conclaves au Palais, pour constituer le mouvement marxiste-léniniste marocain, l’Organisation 23 mars, etc. Pour ces derniers, quoique sans trop d’arguments, 23 mars fut une insurrection : Intifada, aurait-on dit des décennies plus tard. Pour le zaïm Allal El Fassi, « une rébellion lycéenne contre le désintérêt et la crise des institutions… ». Pour Abderrahim Bouabid, l’occasion « de répondre à l’appel du roi» pour éviter le chaos et sans attendre d’autres évènements et la répression qui s’en suivra. Pour Ali Yata, « juste une manifestation empreinte de violence ». Pour le roi, le prétexte à l’état d’exception ; et pour Oufkir, le cumul des ministères de l’Intérieur et de la Défense, en plus de la police politique…
Les historiens trancheront sur les conséquences profondes et durables de ce qui s’est passé ce mois de mars 1965. Mais il n’en demeure pas moins qu’un acteur marocain inédit va entrer dans la politique, l’opposition, voire la sédition : la jeunesse instruite. Mars 1965 cristallisa le ressentiment car les mesures prises sonnaient le glas du seul grand acquis post-indépendance, la généralisation de l’enseignement aux enfants du peuple. Certes pas d’un seul coup. Mais tous les maux du Maroc contemporain, le chômage des diplômés, le Maroc à plusieurs vitesses, le rentable et les « inutiles », sont préfigurés par les décisions d’un ministre que tout le monde a oublié. Beaucoup d’errements du Mouvement qui se réclame du 23 mars, de ressentiment, de crâne assurance, de raccourcis et de jeunesse, sont profondément inscrits dans le déroulement de ces « évènements », dans la réaction du palais, et des partis issus du mouvement nationaliste, le tournant pris par les années de plomb. Mais aussi, cet énorme élan rebelle romantique d’une jeunesse marocaine qui aura des échos en 1981, 1984, 1990 et 2011. Un énorme élan culturel et artistique aussi.
Par Mostafa Meftah






































