Léopold Sédar Senghor, père du Sénégal indépendant et chantre de la négritude et d’une certaine idée du tiers-mondisme, a dit un jour : «Quand j’étais étudiant, les professeurs soutenaient qu’il n’y avait pas de poésie africaine, mais seulement de la prose rythmée, comme si ce n’était pas là la définition générale du poème». Les mots de Senghor traduisent le rapport conflictuel des sociétés africaines avec l’occupation européenne. Alors oui, «l’autre» a pu déterrer le patrimoine local et lui redonner vie, surtout dans sa dimension orale. Il l’a répertorié et inscrit dans un contexte historique précis. Dans le même temps, et c’est le revers de la médaille, «l’autre» a souvent tendu un miroir déformant, réduisant la culture locale à une expression primitive, dénuée de profondeur, animale ou presque. Le cas des chikhates rejoint parfaitement ce cadre. C’est de la poésie orale par excellence, sentant la terre, vibrant, criant et extériorisant, par le chant et par la danse, un très large éventail de sentiments « primitifs » : l’amour, le désir, la colère, parfois une mauvaise récolte ou la razzia de la tribu voisine. Une chikha par temps de guerre se transforme en porte-parole de sa communauté. Et en chroniqueuse du temps qui passe. Quand il le faut, lorsque sa tribu bascule en dissidence, elle devient opposante ! Au moment où il n’y avait ni journaux, ni radios, et où les routes étaient impraticables ou non sécurisées, le chant des chikhates était un puissant moyen de communication, un voyage dans l’espace et dans le temps. C’était une arme qui pouvait, selon les tournures et les caprices du destin, protéger la chanteuse ou se retourner contre elle. N’oublions pas ici le célèbre exemple de Kharboucha, emmurée par un puissant caïd (Aïssa Benomar) qu’elle avait osé éreinter dans l’un de ses chants vengeurs…
Et puis il y a le corps des chikhates. Ce corps qui réunit la mère et la maitresse à la fois, l’amour sacré et l’amour interdit. Un corps où chaque parcelle, chaque relief, renvoie à une représentation : les cheveux ondulants comme la crinière d’un pur-sang arabe, le ventre et le nombril qui pulsent comme un cœur à nu, battant le temps et narguant la pudeur, les pieds qui claquent sur le sol comme des courses de chevaux en temps de guerre ou les balles qui fusent dans une fantasia…
Ce corps que l’on a longtemps voulu cacher, domestiquer, posséder ou simplement réduire à l’obscénité, dit en réalité quelque chose d’infiniment plus complexe : il est mémoire collective, il est résistance, il est transmission. Les chikhates n’ont pas attendu le féminisme pour revendiquer leur espace. Elles l’ont pris, sur la place publique, devant les hommes, devant les puissants, parfois devant l’occupant.
Il y a, quelque part, un juste retour des choses dans la trajectoire de ces femmes, surtout quand on l’examine depuis les origines. Parfois méprisées et stigmatisées dans leur propre pays, incomprises par ceux qui les documentaient sans les entendre vraiment, ni les écouter, elles ont pourtant posé, sans le savoir, les fondations d’un langage universel. Celui du corps libéré, de la voix qui déborde, de la douleur chantée plutôt que tue.
Aujourd’hui, alors que la mémoire de l’aïta se fragmente et que les grandes chikhates disparaissent les unes après les autres, reste une question : qui hérite de ce patrimoine ? Pas les institutions, trop tardives et trop formelles. Pas les algorithmes, trop lisses. Peut-être simplement celles et ceux qui, à l’écoute d’une vieille cassette de Fatna Bent L’houcine, ressentent encore quelque chose.
Karim Boukhari
Directeur de la rédaction









































