Le meilleur moyen de raconter Leïla Shahid, qui a quitté le monde en février 2026, est de le faire à la première personne, par l’anecdote…
C‘est Edmond Amran El Maleh qui me l’a présentée. Il était dans sa voiture, Edmond ne conduisait jamais. Stationnés sous ma fenêtre, dans cette rue de Casablanca où le hasard des trajectoires fait parfois basculer des vies, nous fûmes présentés. J’échangeai deux phrases avec Edmond, à propos de la philosophie, naturellement, car avec lui on ne pouvait échapper longtemps à cette exigence ; quelques formules de politesse avec elle, convenables, distraites par la brièveté de l’instant. Et nous nous sommes dit «à plus tard», cette promesse vague que l’on fait quand on ne sait pas encore si le destin s’en chargera. Je n’avais pas gardé d’image précise d’elle dans mon esprit. Seulement une silhouette, une voix, l’impression d’une femme qui savait se tenir dans l’espace, avec cette assurance discrète de ceux qui n’ont rien à prouver. Quelques jours plus tard, il se passa un événement important à la faculté des lettres de Rabat. Mohamed Berrada, que je connaissais de nom -il était alors président de l’Union des Écrivains du Maroc, cette institution qui pesait encore d’un certain poids dans la vie culturelle du pays- avait organisé une rencontre poétique avec Adonis. Le grand amphithéâtre était archiplein, cette foule compacte, ferveur intellectuelle, où l’on se bouscule pour entendre la voix d’Adonis. Je m’étais glissé quelque part dans la masse, anonyme, content de cet anonymat.
Par Moulim El Aroussi
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