La plupart des prisonniers politiques du mouvement marxiste–léniniste marocain étaient des étudiants, d’autres étaient des lycéens, en plus de quelques ouvriers et employés. Aussi, était-il normal que l’accès aux livres ait été leur première demande dès leur « résurrection » du sinistre Derb Moulay Chrif et, par voie de conséquence, le premier point de friction avec l’administration pénitentiaire. Cette dernière étant, en effet, dans la logique d’imposer le maximum d’inconfort, voire de dénuement, à ces jeunes têtes brûlées. Avec quelques anecdotes, plus ou moins savoureuses, comme l’interdiction de l’accès aux manuels d’économie politique et aux romans…
S’ensuivit la revendication du droit de poursuite des études, à commencer par l’accès aux examens du baccalauréat, puis aux études universitaires, en finissant par l’inscription dans de nouvelles études dans d’autres filières. Dans plusieurs cas avec brio. De manière induite, certains camarades ont donné des cours dans certaines matières. Ceci a dépassé le cadre universitaire pour inclure descours de langues, voire de musique andalouse, animés par feu Mohamed Belmejdoub !
Ainsi, des vocations, y compris dans l’enseignement, ont pu éclore et s’affirmer. La Prison Centrale de Kénitra, et peut-être aussi d’autres établissements pénitentiaires, ont pu connaitre un ersatz de vie étudiante, ou à tout le moins studieuse, ayant couvert des domaines extra-universitaires. J’ai largement profité des qualités pédagogiques de plusieurs de mes camarades pour mon initiation à l’amazigh et à la poésie de Mallarmé, avec feu Driss Benzekri, à quelques rudiments d’allemand grâce à Mostafa Kamal, et à un premier bagage en espagnol, bénéficiant des compétences d’Abdelkader Chaoui, Driss Bouissef-Rekab et Mohamed Serifi…
C’est ce qui s’est passé dans les autres lieux de détention, quoique la décision a été prise d’organiser les examens écrits à la Prison Centrale de Kénitra et les oraux à celle de Laâlou, à Rabat. Par fierté, ou narcissisme, les hôtes du fameux établissement carcéral de Kénitra, ou certains de leurs amis, ont commencé à parler de l’école centrale de Kénitra. Un grand ingénieur centralien, authentique, lui, feu Bouchaib Benhamida, avait l’habitude d’exprimer son amitié en mettant les lauréats de cette Centrale-là, de Kénitra parmi les lauréats de la Centrale parisienne et autres grandes écoles françaises ! Peut-être une marque de sympathie pour ces citoyens particuliers. Rapidement et dès le transfert du Centre de Moulay Chrif, les livres devinrent le deuxième poste dans les demandes des détenus politiques à leurs proches. Des romans emblématiques pour le mouvement marxiste-léniniste, comme «La Mère» de Maxime Gorki, ou des récits sur la répression d’opposants, comme «L’œil aux paupières métalliques» de Sherif Hatata, un ex-détenu égyptien, ou «L’Orient de la Méditerranée» de l’Irako-Saoudien Abderrahmane Mounif, ont commencé à circuler. Puis des livres relevant d’autres domaines, dans les sciences humaines et sociales, ont pris le dessus. Les ouvrages arrivaient par le biais des familles et, très vite, une organisation plus ou moins formalisée s’est mise en place avec un bibliothécaire chargé de la mise à disposition des livres selon la demande. Avec, parfois, des passe-droits pour les dirigeants. Parallèlement, et en réaction, des circuits parallèles plus ou moins opaques ont commencé à répondre aux besoins en lecture.
Cette place culturelle s’est rapidement mise au diapason de l’évolution des modes littéraires en Orient arabe et en France. Plusieurs camarades sont ainsi devenus des érudits, des intellectuels de haut niveau, avec un degré de polyvalence élevé. Historiens, linguistes, critiques. Des talents littéraires ont émergé et se sont affirmés. Le séjour de plusieurs années à la Prison Centrale, loin des remous et contraintes de la vie ordinaire, a-t-il donc été propice à la réflexion ? À un examen objectif des convictions et des actes des années d’engagement : d’autant que la pensée qui a conduit à l’engagement affrontait l’assaut combiné et contradictoire des vérités historiques sur les dérives du stalinisme, de Pol Pot ou d’autres, et que la réalité était loin des idéaux de l’utopie. Ainsi, nous avons reçu le choc de «L’Archipel du Goulag» de Soljenitsyne et les crimes du système soviétique, et de l’émergence de l’eurocommunisme et d’autres évolutions. Avec très peu d’impact visible, sauf peut-être sur feu Abdessalam Moudden qui s’est intéressé au «prolétariat intellectuel», ou encore feu Ahmed Herzenni qui a entrepris une critique sévère du marxisme et ses dimensions productivistes avec un retour remarqué à la religion, quoique qu’il n’ait publié ses écrits que bien des décennies plus tard.
D’autres dirigeants comme feu Benzekri ont tout simplement tourné la page !
Par Mostafa Meftah







































