L’histoire, la grande, s’écrit parfois sous nos yeux. Ce n’est pas toujours une question de temps mais d’impact. Et l’impact, ça se mesure. L’allongement de l’espace-temps donne du recul et de l’épaisseur à cette mesure, intégrant d’autres éléments a priori périphériques, révélés sur le tard… Alors oui, l’histoire est un plat qui se mange froid. C’est-à-dire dénué de toute interférence, loin de l’effervescence du présent, un plat que l’on mange une fois que les invités sont partis et les lumières éteintes. Et pourtant…
L’historien Jean-Pierre Filiu a fait fi de toute cette dialectique liée à la «froideur» et à la solitude du chercheur. Il a revêtu le gilet pare-balles des reporters de guerre, s’est armé de courage et plongé, de tout son corps, dans l’enfer de Gaza. Son livre, «Un historien à Gaza» (éd. Les Arènes), vient de paraitre : il faut le lire parce que c’est ce qui se rapproche le plus, ou le mieux, de la réalité. Ou d’une certaine vérité. Les historiens reprochent généralement aux journalistes leur superficialité, leur impatience, leur sensationnalisme, leur désinvolture et leur manque de recul. Mais ils admettent leur percussion, leur sens de la formule, leur esprit de synthèse, leur capacité à travailler dans l’urgence, et finalement une certaine efficacité.
Inversement, les journalistes et probablement aussi le grand public reprochent aux historiens leur «lenteur» (la perception de la notion du temps n’est pas la même), leur prudence excessive, leur langage parfois indéchiffrable, leur froideur, et surtout leur silence devant les grands événements du présent. Mais ils leur concèdent la rigueur, la justesse, le recul, cette nécessaire rationalité qui fait que leurs écrits restent. Filiu fait donc le «go between» entre les uns et les autres. Il prend le meilleur des historiens et des journalistes, et jette le reste. Pas de déchet, droit à l’essentiel, sans voile idéologique, loin du schéma binaire qui réduit la tragédie à Gaza à la dualité entre la domination islamiste et l’occupation israélienne.
Il témoigne comme un reporter qui rapporte jusqu’aux odeurs, sollicitant les cinq sens de son lecteur. Et il décrypte comme un fin analyste qui n’a pas besoin d’une dissertation pour vous planter le cadre et le contexte. En bref : l’historien n’est pas seulement le témoin du présent, il peut être celui du présent. Il peut et il doit. Parce que le temps n’attend pas. Mandaté par Médecins sans frontières, l’auteur s’est ainsi glissé dans un terrain interdit aux journalistes et aux historiens. C’est un acte téméraire, mais consenti par l’absolue nécessité de décrire et d’expliquer en temps réel, sans filtre, sans censure et sans perdre une minute à attendre une validation, une autorisation… Urgence absolue. Une terre et une population sont en train d’être remodelées, voire effacées.
Que comprendrions-nous à la guerre d’Ukraine, nous interpelle Filiu, «si seuls en rendaient compte des journalistes basés et accrédités à Moscou ?». Réponse : rien. Alors il faut bien faire quelque chose, quitte à transgresser des règles, des codes, alors que, poursuit l’auteur, «en réduisant Gaza à un champ de ruines, l’offensive israélienne est en train de détruire les fondements mêmes d’une opposition sociale et politique au Hamas». Même s’il connait Gaza sur le bout des doigts (l’historien lui avait consacré plusieurs travaux par le passé), Jean-Pierre Filiu explique que rien ne le préparait pourtant à ce qu’il a vu et vécu à Gaza. Il faut le lire dans la même urgence qui l’a amené à écrire pour témoigner. Avant qu’il ne soit trop tard.
Par Karim Boukhari
Directeur de la rédaction







































