Au Maroc l’État a tout fait pour marginaliser l’acteur politique. Dans le numéro 175/176 de Zamane version française, j’avais consacré cette chronique à l’idée de l’indigence politique. J’avais essayé d’indiquer où se trouvait le mal, mais j’avais dit aussi où se trouvait le danger d’un vide politique. Le danger du vide politique ne réside pas seulement dans l’absence de débats, de projets ou de convictions au sein des institutions, mais aussi dans la rupture du lien entre la jeunesse et les acteurs politiques. Au Maroc, cette rupture est devenue flagrante avec la Génération Z, qui refuse catégoriquement de dialoguer avec les partis, les jugeant corrompus, inefficaces, ou pire encore, vendus au pouvoir et aux intérêts économiques.
Ce désintérêt ne relève pas d’un simple caprice générationnel, mais d’une profonde désillusion face à un système politique perçu comme verrouillé, où le changement semble impossible et où la parole citoyenne n’a plus de poids réel. Cette génération, connectée au monde par les réseaux sociaux, compare, analyse, et constate que les promesses démocratiques restent lettre morte. Elle voit dans la politique un théâtre d’ombres où tout est joué d’avance, où l’opposition et le pouvoir se confondent dans une même logique d’accommodement.
Mais cette distance, si elle paraît être une réaction légitime à la dégradation de la vie politique, nourrit paradoxalement le vide qu’elle dénonce. En se retirant du jeu, la jeunesse laisse le champ libre à ceux qui maîtrisent encore les codes anciens du pouvoir et de la manipulation. Le refus de participer ou même de dialoguer, dans une société où les structures démocratiques sont fragiles, revient à abandonner la scène publique à des acteurs sans scrupules.
Or, le désenchantement politique, lorsqu’il devient collectif, transforme la démocratie en coquille vide : les institutions continuent de fonctionner, les élections se tiennent, mais le sens s’effrite. La politique devient alors une gestion technocratique de la stabilité, sans projet de société, sans imagination, sans vision. La Génération Z, en refusant les partis, semble rejeter la politique en tant que telle ; mais elle la pratique sans en être consciente. Elle fait de la politique spontanée. Avant de s’engager dans le mouvement de protestation cette génération a expérimenté d’autres formes d’expression. Elle a navigué dans les réseaux sociaux, elle a épousé les causes environnementales, les initiatives solidaires ou artistiques, elle a tenté d’imaginer d’autres espaces d’engagement plus horizontaux, moins hiérarchisés. Mais cette fragmentation de l’énergie citoyenne dans des micro-espaces sans coordination ni traduction institutionnelle semble renforcer le morcellement du tissu social. Les pouvoirs publics et les partis politiques, quant à eux, observaient cette fragmentation avec un certain confort : une jeunesse révoltée mais désorganisée ne constitue pas une menace réelle, tant qu’elle n’élabore pas un projet politique structuré. Le danger du vide politique réside précisément là : quand la contestation ne trouve plus de débouché collectif, elle se transforme en colère diffuse, en sarcasme, en ironie numérique, et même en mouvement de protestation générale, mais ne devient jamais un moteur de transformation car elle manque d’une offre politique. Le rejet global des partis, sans distinction ni effort de réinvention, crée un cercle vicieux : les partis deviennent encore plus faibles, plus déconnectés, et la jeunesse encore plus méfiante.
Ce divorce est dramatique, car il prive la démocratie de sa relève, de sa respiration, de son avenir. Une société où les jeunes refusent de croire en la politique est une société condamnée à tourner en rond, à reproduire les mêmes élites et les mêmes impasses. Si le vide politique est une maladie, la Génération Z, en s’en éloignant, croit s’en protéger ; mais elle joue avec le risque de devenir, malgré elle, la victime la plus exposée.
Par Moulim El Aroussi, conseiller scientifique de Zamane







































