Àl’heure où l’on parle de changement au Maroc, je remarque que les acteurs s’occupent davantage du matériel en délaissant le spirituel et l’esthétique. Or, une société qui oublie de se nourrir de ces deux dimensions risque fort de produire du fascisme, de l’autoritarisme et de la sclérose. À considérer les grandes mutations sociales qu’a connues et connaît encore notre histoire, aucune société n’a émergé uniquement par la dimension économique ou politique. On se demande peut-être pourquoi l’école échoue, mais la réponse n’est pas seulement technique ou financière: elle réside bel et bien dans la manière dont on apprend aux élèves à voir le monde. On se demande pourquoi un politique est médiocre, la solution n’est certes dans sa formation académique…On ne transforme pas une société sans transformer l’être social. Là, l’art s’avère une piste à explorer. L’art contemporain joue un rôle essentiel dans la transformation sociale. Il ne représente plus le monde, il le questionne et modifie notre regard. Dans un univers dominé par la mondialisation, l’argent, les armes ou la technologie, l’artiste agit comme un éclaireur critique, révélant les déséquilibres et les blessures du temps. Il cherche moins la beauté que le sens.
En rompant avec l’idée de l’art pour l’art, l’art contemporain s’ancre dans la vie. Il sort du musée et du tableau pour investir la rue, le numérique, le politique et le social. Ce mouvement n’est pas seulement esthétique : il engage l’art dans la réalité. Il crée un contact direct avec les expériences vécues, invite le spectateur à participer, brouille les frontières entre créateur et citoyen. L’œuvre devient lieu d’échange, de dialogue ou de résistance, parfois même un espace de création collective.
L’artiste d’aujourd’hui invente des situations où le public expérimente, collabore, réfléchit. Cette participation ouvre la voie à une forme de démocratie sensible, une action politique fondée non sur le pouvoir mais sur la conscience et la présence. Beaucoup d’œuvres contemporaines dénoncent l’exclusion, le déracinement, la marchandisation du monde, tout en inventant des gestes de solidarité et de recomposition du lien social. L’artiste est un inventeur d’utopies. L’art devient alors un laboratoire où se cherche un autre vivre-ensemble.
L’art n’impose pas des certitudes. Il interroge, dérange, inquiète. En introduisant du doute et du trouble, il ouvre un espace de liberté intérieure. Ce n’est pas un art de la quiétude mais un art du choc. Sa transformation est lente, souterraine, presque imperceptible : elle se loge dans ce que les mots ne peuvent dire. L’artiste ne cherche pas à renverse le monde, il en transforme la texture. En déplaçant les signes, en réinventant les gestes et les images, il élargit notre capacité à penser le commun. Il n’est pas l’outil d’un changement social, mais la condition de sa possibilité, car aucune société ne se transforme sans que ne change d’abord la manière dont elle sent et perçoit.
Par Moulim El Aroussi







































