Des batailles les plus marquantes de l’histoire du Maroc ne sont pas toujours les plus meurtrières, ni les plus spectaculaires. Certaines ont façonné la territorialité du pays, sa souveraineté et son rapport au monde. Elles ont produit du sens et représenté un tournant, marquant une distance certaine entre l’avant et l’après. Des affrontements antiques aux guerres précoloniales, ces combats ne sont donc pas de simples épisodes militaires : ils traduisent des choix politiques, des ruptures civilisationnelles et des moments de bascule dans la construction de l’État marocain. Dès l’Antiquité, les rois maurétaniens sont directement impliqués dans les grandes guerres méditerranéennes, principalement entre les deux puissances de l’époque : Rome et Carthage. Ce jeu de bascule nécessitait du flair, du doigté, et traduisait au final une certaine sophistication avant la prise de décision. Parce qu’à l’époque, déjà, il était question de géostratégie, de manœuvres politiques et de luttes d’influence.
En s’alliant à Rome contre Carthage, les rois « maures » scellent l’intégration progressive de la Maurétanie occidentale dans l’orbite romaine, tout en préservant une autonomie locale, prélude à une longue tradition marocaine de diplomatie pragmatique face aux empires. Ces guerres antiques renvoient, par effet de miroir, plus de 20 siècles plus tard, aux guerres que livrera le Maroc, successivement, face à la France et à l’Espagne. À la différence près que les guerres ont eu lieu, cette fois, sur le territoire marocain, « à domicile », ce qui n’est pas toujours un avantage, bien au contraire. Plus généralement, les batailles et les guerres se suivent et ne se ressemblent pas. Le poids de la victoire, tout comme l’impact d’une défaite, peuvent traduire des réalités très complexes, voire surprenantes.
Quand, à la sortie du Moyen Âge européen, le jeune roi Ferdinand perd la vie et la bataille de l’Oued al-Makhazine, cela ne traduit pas forcément la supériorité militaire des Saâdiens. Preuve que des ports atlantiques ont continué d’être occupés, bien après la bataille, par les voisins ibériques. À l’époque déjà, donc, l’issue de la guerre à été une surprise. La motivation, l’intelligence tactique, la maîtrise du terrain et de la logistique: tous ces éléments comptent autant, sinon plus, que la puissance des armes. Il n’empêche, cette bataille reste l’un des actes fondateurs de la conscience politique marocaine. Au XXème siècle, la Guerre du Rif menée par les troupes d’Abdelkrim ont créé une onde de choc qui a fait le tour du monde. C’est David qui triomphe de Goliath. Même si, là encore, la victoire a été éphémère et n’a pas été synonyme d’indépendance durable. Au final, le coup de sang d’Abdelkrim a fait du Rif un laboratoire des luttes anticoloniales contemporaines. Les guerres menées par les résistants de l’Atlas, en pleine campagne dite de pacification, ont également produit cet effet surprise, court mais intense. Moha Ou Hammou Zayani, parmi d’autres symboles, a incarné la capacité des résistances amazighes à infliger des défaites sévères à une armée moderne. Ce n’est pas négligeable. Ainsi, les grandes batailles de l’histoire du Maroc racontent moins une glorification guerrière qu’une trajectoire singulière : celle d’un pays constamment confronté à des forces extérieures, parfois intérieures, mais capable, à travers la guerre ou la négociation, de préserver une continuité politique et une identité profondément enracinée.
Karim Boukhari
Directeur de la rédaction






































