Pendant que le poissonnier me préparait ma marchandise, une femme arriva en se faisant particulièrement remarquer par sa manière de parler aussi bien l’arabe que le français. En fait, elle parlait plus en français qu’en arabe. Un léger accent oriental (Oujda) ponctuait les quelques mots dont elle usait en arabe dialectal marocain.
Pendant que le poissonnier faisait studieusement son travail, elle lui parla en se tenant bien, de façon à ce qu’elle soit entendue aussi par les clients, de vacances, de plage, puis sans transition du consulat. Bien entendu par ces temps de vacances et les problèmes de visa avec les services consulaires européens tout le monde s’apprêtait à apporter un éclairage à partir de son expérience personnelle. Mais la dame parlait de fonctionnaire, de carte d’électeurs, de truquage…
L’assistance a mis du temps pour comprendre qu’il s’agissait du Consulat d’Algérie à Casablanca et des élections législatives en Algérie. Si le secret de l’accent oriental était élucidé, il restait à l’assistance la problématique de la rage de la dame contre la représentation diplomatique de son pays. Elle précisa : «Le fonctionnaire, me dit, je n’ai pas la clé du coffre et je ne peux donc pas vous délivrer votre carte d’électric». Un des clients lui dit alors : «Ce n’est pas grave vous pouvez retourner un autre jour la récupérer».
Alors elle éclata de rire et dit : «En fait il n’y a pas de carte, à chaque élection ils me répètent la même chanson, ils ont un problème de taux de participation et veulent, je crois utiliser ces cartes pour des truquages pour gonfler le nombre de voix. D’ailleurs il m’a dit tu peux venir voter sans carte, on te connait». Alors un autre client lui dit : «C’est nécessaire de voter ?». Non, dit-elle, je voulais mettre un bulletin blanc. Voter pour qui ? Ils sont tous les mêmes».
Alors là, le poissonnier, les clients et les poissonniers en face, disent d’une même voix désordonnée mais ferme : «Tous les mêmes, comme chez nous. Ils sont d’accord contre les deux peuples et ils se moquent de nous en voulant nous faire croire qu’ils sont en guerre». La phrase provoqua quelques sourires, mais aussi quelques regards interrogateurs. Chacun semblait chercher dans son esprit les souvenirs qui pouvaient confirmer ou contredire ce qui venait d’être dit.
Un autre intervient : «Mais les deux peuples sont ennemis». Non lui répond un autre : « Ils sont frères, vous connaissez la chanson, nous sommes des frères (Khaoua), détruisez la frontière pour relier Maghnia à Oujda ». Le débat prenait une tournure inattendue. La petite boutique était devenue, le temps de quelques minutes, une sorte d’espace public où chacun exprimait sa propre lecture de l’histoire.
«Non, rétorque vigoureusement l’autre, ne vois-tu pas ce qui se passe dans les réseaux sociaux ? Tu as vu ce que disent les Algériens de nous ?». Une femme intervient comme pour rectifier : «Les Marocains non plus n’épargnent aucun effort pour dire du mal de nos frères Algériens». Alors un monsieur prend la parole, il avait l’air de quelqu’un qui milite dans une structure quelconque, un parti ou un syndicat : «Il ne faut pas croire tout ce qu’on dit dans les réseaux sociaux, ce sont les services secrets des deux pays qui alimentent l’animosité entre les peuples».
Là, l’Algérienne revient à la charge : «Non, je ne suis pas d’accord, dans quel but ils le feraient ? Non monsieur, ce sont les sionistes qui sont derrière cela. Tant qu’on est en désaccord, ils en profitent».
Cette scène banale, dans un commerce de quartier, révélait pourtant toute la complexité d’un malentendu qui dépasse les individus. Entre souvenirs de fraternité, blessures historiques, discours officiels et influences extérieures, chacun portait une part d’une vérité difficile à démêler. La conversation s’acheva sans véritable conclusion, mais avec le sentiment que l’idée de l’intervention du sionisme, avancée par l’Algérienne, avait trouvé un écho favorable auprès de l’ensemble de l’assistance.
Par Moulim El Aroussi, conseiller scientifique de Zamane







































