Avec des mots bien sentis, la sociologue Zakia Salime nous embarque dans un voyage analytique exhaustif sur l’évolution du mouvement féministe au Maroc, en partant du contexte actuel de la révision de la Moudawana. Forte de son éducation au sein d’une famille nationaliste à Fès, et de son parcours académique qui l’a menée jusqu’à l’enseignement aux États-Unis, Salime ne se contente pas de relater l’histoire du féminisme marocain, mais nous invite à comprendre les dynamiques profondes qui ont façonné la lutte des femmes pour l’égalité.
Le Maroc entame aujourd’hui une révision de la Moudawana (Code de la famille), plus de 20 ans après sa dernière réforme. Selon vous, d’un point de vue sociologique, ce délai de 20 ans est-il suffisant pour une maturation sociale, ou accusons-nous un certain retard ?
Le Maroc a toujours privilégié des réformes progressives plutôt que des changements brusques, ce qui donne toujours le sentiment d’un retard. Quand j’effectuais ma recherche sur la relation entre les mouvements féministes et islamistes au Maroc, j’ai rencontré deux perceptions différentes du changement. Celle que les féministes défendaient se basait sur l’idée que la loi peut être une locomotive de changements sociétaux. Les femmes islamistes pensaient plutôt qu’il faudrait préparer la société pour qu’elle accepte le changement de lois. J’ai l’impression que ces deux perceptions s’affrontent toujours dans le cadre du code de la famille. Il est important de noter que même ces évolutions lentes n’auraient pas été possibles sans la pression des mouvements sociaux, notamment féministes, et sans une évolution matérielle de la société. Tout changement suscite des résistances, surtout lorsqu’il touche à un domaine considéré à la fois sacré, affectif et ancré dans des conceptions ancestrales de la famille. La révision du Code de la famille nécessite en effet une redéfinition continue des rapports sociaux fondée sur l’égalité et sur ce que Pierre Bourdieu a appelé la domination masculine. Il n’est donc jamais trop tard pour instaurer les principes de l’égalité, d’autant plus que les femmes marocaines sont aujourd’hui pleinement actives dans toutes les sphères : culturelle, sociale, économique et politique.
En tant que spécialiste intéressée par les questions de genre et de famille, comment décririez-vous l’environnement dans lequel vous avez grandi ? Quel regard portez-vous sur la génération post-indépendance et sur les conditions de l’époque ?
Je suis née en 1958 à Fès, quelques années après l’indépendance, dans une famille engagée dans le mouvement national. Mon père faisait partie des cellules secrètes du parti de l’Istiqlal et ma mère, bien qu’elle n’ait jamais été scolarisée, a toujours participé aux élections, conservant précieusement sa carte d’électrice. Une de mes tantes a même été blessée lors d’une manifestation pour l’indépendance, à laquelle participaient de nombreuses jeunes femmes, y compris dans une ville dite traditionnelle comme Fès.
Propos recueillis par Ghassan El Kechouri
L’article complet de Zamane N°183 est disponible en version papier (boutique) ou en version digitale









































