Pionnier de la greffe du cœur au Maroc et ancien directeur du Centre hospitalier universitaire Ibn Sina, le professeur Wajih Maazouzi est un grand nom de la médecine au Maroc. Le regard qu’il porte, avec le recul, tant sur la problématique de la santé que sur la recherche, la législation, la formation, la fuite des cerveaux ou le rapport médecin-patient, est juste et sans concessions. Dans cet entretien-vérité, le praticien nous livre son diagnostic sur un secteur plus que jamais en crise.
Nous sommes le 24 septembre 1995 au CHU Ibn Sina de Rabat. Ce jour-là, l’équipe cardiovasculaire que vous dirigez s’apprête à réaliser la première transplantation de cœur au Maroc. Que s’est-il passé, au juste ?
Il faut d’abord se défaire d’une image : celle d’un geste spectaculaire, isolé. Ce n’est pas du tout le “coup de scalpel” d’un chirurgien héroïsé. La transplantation cardiaque, surtout dans un pays qui n’avait pas de cadre juridique, de culture de coordination des greffes ou de chaîne logistique éprouvée, n’est pas un acte solitaire. Impossible. C’est une œuvre collective, au sens plein : une équipe, un environnement, une discipline commune, et une capacité à tenir sous pression pendant des mois. Nous nous apprêtions à réaliser quelque chose qui était tout sauf une simple technique chirurgicale. Avant d’arriver à ce moment tant attendu, il a fallu affronter une sorte de traversée du désert : obstacles administratifs, doutes, déceptions, parfois même des révoltes, y compris au sein du monde médical. La communauté n’était pas suffisamment préparée, tant psychologiquement que scientifiquement, à un tel saut.
Justement, quel protocole suiviez-vous, alors même que la «loi» encadrant l’acte n’existait pas ?
Toute la question est là, effectivement. Le vide juridique prévalait, et cela change tout. Il fallait inventer une base. Quand la norme manque, il ne reste que deux choses : le protocole scientifique et une boussole éthique. Sur le plan médical, nous suivions les standards internationaux : critères d’éligibilité, compatibilités, organisation du prélèvement, conservation de l’organe, implantation, puis immunosuppression et surveillance du rejet. Mais l’absence de loi faisait peser une pression supplémentaire : au moindre faux-pas, un acte médical pouvait être réinterprété comme une faute pénale. Cela oblige à une rigueur extrême, mais aussi à une lucidité sur les rapports de force et sur la peur, y compris celle des médecins.
Propos recueillis par Houssam Al Figuigui
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