C’est fortuitement, par le biais d’un ami, que Gilbert Sinoué, romancier franco-égyptien né sous l’ère du roi Farouk, égrène en les romançant les grands moments de l’histoire arabe. De l’âge classique à la Nahda en passant par l’épique Al-Andalus, il met en exergue la luxuriance d’une civilisation unique. Quand un ami lui fait découvrir le Maroc et son histoire millénaire, Gilbert Sinoué n’a de cesse d’écrire sur l’Empire chérifien. Une trilogie allant de 1612 à 1956 revient sur les temps forts de notre histoire… Zamane vous livre une interview inédite avec ce grand romancier qui est aussi un historien à sa manière… et un parolier de talent puisqu’on lui doit le célèbre hymne «Helwa ya baladi», chanté par Dalida.
Que conservez-vous comme souvenirs de votre enfance au Caire, capitale implicite du Monde arabe : l’école, les croisières sur le Nil, Nasser, les guerres arabo-israéliennes ?
Il faudrait que j’écrive un roman pour vous répondre ! J’ai tout conservé. Les gens, les odeurs, le bleu du ciel, le soleil. Nous étions de rite Grec-Catholiques, une minorité chrétienne peu connue à la différence des Coptes, et j’ai fait mes études chez les Pères Jésuites du Caire. Lorsque j’ai quitté l’Égypte, j’avais 18 ans. J’ai donc eu tout le temps d’être imprégné de ce qui marque une jeunesse. Avant tout, le Nil bien entendu puisque mon père -un artiste à sa manière- avait récupéré un yacht fluvial qui avait appartenu au roi Farouk et l’avait transformé en restaurant de luxe, night-club et bateau de croisière. J’y ai passé le plus clair de mon adolescence. Ça laisse des traces. C’est là que j’ai eu la chance d’écouter des vedettes comme Charles Aznavour, Jacques Brel, et d’autres. Brel en particulier m’a profondément marqué par ses textes. On l’a beaucoup écrit, mais c’était un moment unique dans l’histoire du pays. Une véritable bouilloire cosmopolite. Italiens, Français, Turcs, chrétiens, juifs, Arméniens, musulmans. Le Caire (et plus encore Alexandrie) était une fabuleuse mosaïque. C’est dans ces années que sont apparus des intellectuels comme Albert Cossery, Edmond Jabès, Georges Henein, Tawfiq al-Hakim, le grand poète Constantin Cavafy, Naguib Mahfouz, Taha Hussein, et j’en oublie. On recense aussi de nombreux chanteurs, tels que Georges Moustaki ou Dalida. La liste est longue. C’était aussi le temps où le cinéma égyptien rayonnait sur l’ensemble du monde arabe. On peut comparer sans exagération l’Égypte de ce temps à l’Andalousie avant 1492. J’ai été témoin évidemment de l’ascension de Nasser, et à l’arrestation de mon père, assigné à résidence parce qu’il avait été un proche du roi Farouk. J’étais très jeune, mais conscient de l’omniprésence des moukhabarats (services de renseignement égyptiens, ndlr), de la dictature, et de la censure. La Nahda n’était plus qu’un lointain souvenir. Je pense que Nasser, dont les intentions au départ étaient louables, s’est laissé pervertir par ce que les anciens grecs appellent «l’hubris», le vertige que procure le pouvoir. Sous son égide, l’Égypte a fait un bond en arrière. Retour aux ténèbres. C’était une période infiniment triste.
Musique et histoire, vos deux champs de prédilection. Comment les conciliez-vous ?
Au départ, la musique a été une sorte d’alibi, une échappatoire. Je dis «échappatoire», parce que très tôt j’ai rêvé d’être écrivain. Mais j’étais paralysé par la peur. Lorsque vous lisez des maîtres, tels que Camus et les autres, il faut avoir une sacrée dose de prétention pour tenter de jouer dans leur cour. J’étais donc paralysé. En arrivant à Paris en 1968, en plein mois de mai, je me suis inscrit à la Sorbonne pour passer une licence de lettres modernes et, dans le même temps, j’ai suivi des cours de guitare classique à l’École Normale de Musique, boulevard Malesherbes. Mais j’écrivais tout de même. De petits textes, des paroles de chansons. C’est dans cette direction que le destin m’a entraîné et j’ai eu l’opportunité de composer pour les chanteurs interprètes de l’époque, de Dalida à Claude François ou Jean Marais. Ça me permettait de gagner un peu ma vie. Mais j’en ai gardé un sentiment de frustration. Vous faites du sur-mesure. Vous n’écrivez pas en liberté. Et c’est précisément cette frustration qui m’a amené (tardivement, vers 37 ans) à me tourner vers la littérature. Écrire une chanson, c’est comme courir un 100 mètres. Un roman, c’est un marathon. Mais il n’en demeure pas moins que c’est toujours le même univers. En l’occurrence l’écriture. Le passage s’est fait «naturellement». De ma période «musique», j’ai eu le bonheur -biens des années plus tard- de découvrir qu’un des textes que j’avais écrits pour Dalida avait été traduit en arabe et était devenu «Helwa ya baladi», un hymne dans les pays arabes ! La vie est pleine de surprises.
Propos recueillis par Farid Bahri
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