Le nom du Hay Mohammadi a quelque chose de magique. Tout le monde le connaît, tout le monde lui prête des vertus, comme on prête une légende à un lieu qui aurait décidé, un jour, d’être plus grand que lui-même. C’est le quartier qui a vu naître des miracles comme Nass El Ghiwane et Lemchaheb, ces voix rauques et prophétiques qui ont traversé le pays comme une fièvre, et des artistes d’une rare exigence comme le comédien Mohamed Miftah ou le chorégraphe Lahcen Zinoun. C’est là qu’une équipe de magnifiques losers, le TAS, a forgé l’une des formules les plus tendres de l’humour casablancais : «C’est bon pour le TAS», manière ironique et affectueuse de dire que tout va bien, que l’on encaisse, que l’on tient le coup malgré tout.
C’est là aussi que l’assassinat de Ferhat Hached, en décembre 1952, trouva un tel écho dans les ruelles et les arrière-cours des grandes usines qu’il signa, dans les cœurs avant même les textes, le rejet définitif du protectorat. Et c’est là que Mohammed V cessa d’être un roi lointain pour devenir un sultan de proximité, simple et familial, proche des cœurs et du petit peuple.
Mais derrière ces faits d’armes majeurs, derrière la geste héroïque et la mémoire flamboyante, il ne faut pas oublier ce que le Hay a accompli de plus silencieux, et peut-être de plus durable : l’invention d’une modernité populaire. Une modernité qui n’est pas venue des salons ni des universités, mais des bicoques, des ateliers, des usines, des cuisines collectives. Elle a pris des formes révolutionnaires pour l’époque, presque invisibles à l’œil nu, mais décisives. Comme ces pères de famille, ouvriers à l’usine, qui ont appris, grâce au contact avec l’autre, à manger avec femme et enfants autour d’une même table. Geste simple, consacrant la famille comme espace de regroupement et d’échange équitable. Cette modernité-là allait bientôt irriguer les classes moyennes d’une ville en pleine ébullition.
Aujourd’hui, on traverse le Hay Mohammadi et quelque chose se serre. Les façades ont vieilli sans être restaurées. Les ruelles gardent leur âme mais perdent leurs habitants : ceux qui peuvent partir, partent. Le tissu social, toujours aussi dense, s’est effiloché. Les commerces qui faisaient la vie du quartier ont fermé les uns après les autres, remplacés par le vide ou par l’informel qui n’est jamais que la survie habillée en économie. Il reste les anciens et les «ex» qui se souviennent, les jeunes qui attendent, et entre les deux, une forme de résignation à peine masquée par un voile de pudeur…
Il ne faut jamais assimiler la négligence et la décrépitude à une forme de fatalité, et faire comme si cela allait de soi. Ce n’est pas le cas. Le Hay n’a pas été abandonné par les hommes : il a été abandonné par les politiques publiques. Pas de réhabilitation sérieuse, pas de projet culturel à la hauteur de l’histoire du lieu, pas de restauration à la hauteur d’un quartier qui a pourtant donné à Casablanca et au Maroc bien plus que ce qu’on lui a jamais rendu. On aime le citer dans les discours, on aime ses noms illustres dans les hommages officiels. Mais on ne le regarde plus.
Il est temps de regarder. Pas avec la nostalgie qui embaume et fige, mais avec la lucidité de ceux qui savent ce qu’un lieu peut encore porter lorsqu’on lui en donne les moyens. Le Hay Mohammadi n’a pas besoin d’être muséifié, il a besoin d’être habité, pensé, investi. Il a déjà prouvé, une fois, qu’il savait inventer le monde.
Karim Boukhari
Directeur de la rédaction







































