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Ali Bouabid: «La disparition de mon père a été vécue par beaucoup comme un soulagement» – Zamane

Sami Lakmahri par Sami Lakmahri
10 juillet 2020
dans L'invité, L'invités
1
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Le poids de certains patronymes est souvent lourd à porter. La charge s’épaissit davantage lorsque le fils suit les pas de son père. fils d’Abderrahim, poids-lourd de la politique marocaine du XXème siècle, Ali Bouabid nous révèle comment et pourquoi il a choisi de se lancer dans la politique. À gauche, naturellement. Il nous parle aussi de la fondation qui porte le nom de son père, de ses relations parfois difficiles avec l’USFP, mais aussi de quelques mystères qui ont fait la légende de Bouabid père…

Un mot pour commencer sur l’actualité du déconfinement au Maroc. Si vous avez loué la stratégie de l’Etat en début de crise, vous semblez plus circonspect quant à la seconde phase. Vous écriviez récemment que l’opposition, à travers le Parlement, devrait avoir un rôle à jouer. Mais ne craignez-vous pas qu’une consultation plus large ne ralentisse l’ensemble du processus ?
J’ai en effet considéré que le parti-pris stratégique qui a commandé la riposte marocaine à la crise, dans sa première phase, était à la fois judicieux dans sa visée et correctement déployé. Les bonnes décisions en matière de protection sanitaire ont été prises, et assez rapidement. Il fallait placer l’action de l’État sous le régime extraordinaire de l’urgence pour protéger la société et endiguer la propagation de l’épidémie. L’état d’urgence sanitaire en a donné les moyens à la fois juridiques et politiques. La mobilisation tous azimuts au plus haut niveau de l’État et parmi tous les secteurs de la société ont favorisé un sentiment d’une unité très forte, et dans la solidarité face à l’adversité. Il reste que si le recours au confinement était le bon choix, ce dernier était aussi largement contraint par les circonstances inédites et brutales de survenue de la crise. Mais il était tout autant contraint par les carences béantes de nos infrastructures sanitaires qui, à l’évidence, ne pouvaient supporter l’épreuve. Nous n’avions donc pas d’autre réponse possible à faire valoir. Mais on ne peut que se réjouir de voir primer pour la première fois et de manière spectaculaire la protection de nos concitoyens et donc de la société, sur toutes les autres considérations économiques. Il nous faudra d’ailleurs nous souvenir que la séquence aura cristallisé dans toute son épaisseur et comme jamais, la volonté maintes fois ressassée de placer l’homme au cœur du développement. S’agissant du Parlement, le tableau est moins glorieux. Je crois pourtant qu’il y avait dans cette séquence les ingrédients nécessaires pour amorcer un début de réconciliation avec le politique dans notre pays, qui viendrait rompre avec le cycle de la défiance dans lequel nous sommes plongés depuis plusieurs années. Il fallait toutefois y mettre de la volonté, en considérant le Parlement non comme une chambre d’enregistrement qu’on «informe», au même titre que l’opinion, mais comme un lieu où l’on co-construit au nom de l’intérêt national, la riposte à la crise dans ses différentes étapes. Il n’en a malheureusement rien été. Nous avons respecté les formes, mais aucun progrès n’est à signaler sur le fond. Or il y avait une fenêtre d’opportunité à saisir pour innover dans la méthode, valoriser et responsabiliser une institution qui doit être l’épicentre de la vie démocratique en articulant de manière visibles ses trois temporalités: le temps de la délibération, celui de la décision et enfin celui de la reddition des comptes. Si une de ces trois dimensions vient à manquer, c’est tout l’édifice qui vacille. Or, force est d’admettre que nous n‘y sommes pas parvenus. J’ajoute que l’urgence sanitaire n’interdisait en rien que l’on associât le Parlement à cette gestion au fil de l’eau de la crise. Au contraire, les atermoiements et les hésitations qui ont marqué la gestion du confinement ont montré l’extrême complexité d’une situation face à laquelle aucune solution prédéfinie n’existe. D’où l’importance d’une délibération collective et responsabilisante. Le nombre de députés autorisés à siéger était suffisamment limité pour le permettre. Nous aurions gagné en maturité à surmonter les scrupules envers le Parlement.

Êtes-vous de ceux qui craignent, à moyen et à long terme, un ralentissement du processus démocratique au Maroc depuis le début de la crise ? Cette inquiétude s’est même posée avant la pandémie notamment sur le volet des libertés individuelles et celle de la presse. Qu’en pensez-vous ?
Tout dépend de l’angle de vue. Du point de vue du citoyen, du militant ou encore de l’homme politique attaché à la protection des libertés individuelles et collectives contre les empiètements de l’État, nous avons quelques bonnes raisons de nous inquiéter de ce mouvement de balancier qui, au gré des circonstances amène l’État à osciller entre une attitude répressive incompréhensible, et la tolérance vis-à-vis d’une parole qui dérange. Sur ce plan, nous n’arrivons décidément pas à nous accommoder, dans limites de la loi, des différentes manifestations du droit à être impertinent, transgressif voire médiocre en démocratie. Nous donnons le sentiment, il faut bien le dire, d’être prisonnier de nos réflexes passés. On s’aperçoit au passage et a posteriori que nous avons succombé aux chimères d’une séparation naïve des pouvoirs qui a conduit à ériger un pouvoir sans responsabilité : le pouvoir judiciaire. Mais là, la responsabilité est collective.

Si on se place du point de vue de l’analyste, un constat ressort. Nous tenions pour naturelle et évidente la définition de la démocratie comme le régime par excellence des libertés. C’est-à-dire, pour faire court, d’un côté les libertés individuelles qui en constituent le fondement, et d’un autre côté, le pouvoir collectif qui en est la traduction politique. Or nous nous apercevons que cette alliance entre libertés individuelles et souveraineté collective, que l’on appelle communément «démocratie libérale», n’est qu’une variante historique de la démocratie. Aujourd’hui, la pente dominante dans le monde est bien plus aux «démocraties illibérales». C’est-à-dire des régimes qui conjuguent un respect relatif de la sanction des urnes avec une compression des libertés individuelles. On observe que ces régimes prolifèrent sur tous les continents. Erdogan en est un bel exemple. Et l’on comprend qu’une telle tentation, avec le secours du numérique, n’est par hypothèse pas à exclure dans le cas du Maroc.

Propos recueillis par Sami Lakmahri
Lire la suite de l’article dans Zamane N°116

Tags: Ali Bouabid
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Commentaires 1

  1. Dennema says:
    6 ans ago

    Particulièrement heureux de rompre un sentiment de solitude sur ce sujet. Merci pour cette analyse documentée. Et mille souhaits que votre conclusion soit démentie par l’action des défenseurs de la liberté.

    Répondre

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