Ali Qamsari, figure majeure de la musique persane contemporaine, n’est pas un inconnu sur les scènes iranienne et internationale. Multi-instrumentiste, compositeur et pédagogue, il s’est imposé comme l’un des artisans du renouveau d’une tradition millénaire, qu’il inscrit dans un dialogue constant avec son époque. Par ses concerts et ses activités pédagogiques à l’étranger, il contribue à diffuser une musique enracinée mais ouverte, attentive aux mutations du monde contemporain.
Qamsari a récemment surpris le public international en annonçant, dans une vidéo diffusée à la veille des menaces américaines, son installation provisoire au sein de la centrale électrique de Damavand, une infrastructure essentielle assurant une part considérable des besoins énergétiques de Téhéran. Ce geste singulier répond, selon lui, à la crainte d’attaques visant des sites vitaux. Qamsari affirmait vouloir y demeurer, y jouer et y composer, dans l’espoir que la musique puisse devenir une forme de veille et de rempart symbolique contre la barbarie et l’arbitraire.
«Peut-être que la musique, lumière de la vie humaine, trouvera ici un sens plus incarné», déclare-t-il. Il a ajouté se tenir «aux côtés du peuple» contre «l’oppression», tout en rappelant les entraves qui ont marqué sa carrière, sans que cela n’entame, insiste-t-il, son attachement au pays.
Depuis plusieurs semaines, responsables politiques et services de renseignement évoquent la possibilité d’actions militaires ciblant des infrastructures iraniennes, notamment énergétiques. Dans ce climat d’incertitude, la décision de Qamsari prend une portée double. Elle est à la fois geste symbolique et forme d’engagement civique. En choisissant un site stratégique, il transforme une initiative individuelle en déclaration publique, attirant l’attention sur la fragilité des infrastructures et la vulnérabilité du quotidien. Plutôt que de recourir à une logique de confrontation, il privilégie la présence, la création et la continuité du geste artistique comme formes de vigilance.
Jusqu’ici, ses prises de position publiques étaient marquées par une certaine prudence, à l’image de nombreux artistes en Iran. Naviguant entre expression et contraintes politiques, Qamsari a souvent opté pour des formes d’engagement indirectes, préservant à la fois son travail et son entourage. Cette retenue n’exclut pas une empathie réelle pour les souffrances sociales, mais témoigne d’un équilibre entre engagement et précaution.
Son installation à Damavand soulève néanmoins des interrogations. Elle relève autant de la performance artistique que du geste politique, transformant la présence en acte signifiant. Les réactions ont été contrastées : certains saluent un geste courageux et innovant, d’autres y voient une réponse symbolique insuffisante face aux périls réels, voire une posture ambiguë. Les débats sur les réseaux sociaux reflètent ces divisions.
Indépendamment des critiques, cette initiative rappelle que la musique demeure une ressource de sens et de résilience. En choisissant de «tenir la garde» par la création, Qamsari inscrit l’art dans l’espace public comme forme de témoignage et de résistance morale. Son geste n’éteint pas les tensions, mais il élargit le débat: quelle place pour l’art face au danger ? Comment les artistes peuvent-ils agir sans céder ni au spectaculaire ni à l’impuissance? Autant de questions qu’il impose désormais à la réflexion collective.
Si la barbarie n’a pas de limites, l’art, dans sa fragilité même, demeure capable de fédérer les peuples et de les rapprocher, comme en témoigne le soutien international apporté à cette initiative. Les attaques n’ont pas eu lieu, et l’artiste est sain et sauf, mais une question demeure : quelle sera la position des conservateurs en Iran à l’égard des artistes et des forces modernistes qui se sont tenus aux côtés du peuple dans cette guerre ? Resserrera-t-on encore la vis, ou assistera-t-on à un infléchissement du comportement des religieux ?
Par Moulim El Aroussi, conseiller scientifique de Zamane









































