«Je ne suis pas Marocain mais je crois avoir profondément fusionné avec le Maroc». Voilà ce que nous annonce, en préambule, Grigori Lazarev. Grand voyageur, compagnon de l’inoubliable Paul Pascon, parfait connaisseur des hommes et de ce qu’on appelle le terrain, Lazarev, auteur de plusieurs livres/études de qualité, est une pointure qui a plusieurs cordes à son arc. Un grand homme qui respire l’humilité et un amour sincère pour le pays.
Pouvez-vous nous parler de votre vie personnelle, à commencer par votre enfance ?
Je suis né a Marrakech en avril 1936. Ma mère, originaire de Bordeaux, était professeur au lycée de Marrakech. Veuve très tôt, elle avait vécu la vie des femmes libres des années 1930. C’est au cours d’un de ses voyages qu’elle avait rencontré mon père. Après la défaite de l’Armée Blanche en 1919 (les lendemains de la révolution bolchévique, ndlr), mon père a rejoint d’autres exilés cosaques qui ont formé le chœur des Cosaques du Don, conduit par le célèbre Serge Jaroff. Au moment de la révolution soviétique, mon père a été très jeune encore mobilisé pour combattre l’Armée Rouge, jusqu’à la défaite finale sur les bords de la mer Noire. Plus tard, il s’est partiellement installé a Marrakech, où vivait ma mère. En 1940, il partit pour les États-Unis qui avaient accordé la citoyenneté américaine à tout le chœur des Cosaques du Don, alors des apatrides. Nous devions le rejoindre, mais le bateau qui devait nous y conduire ne partit jamais car l’Amérique venait d’entrer en guerre. Nous sommes donc restés au Maroc, ce que je n’ai jamais regretté. Avec le temps et les distances, mon père se sépara de ma mère et devint pour moi «cet absent». C’est vrai qu’il m’a longtemps manqué, mais quand je l’ai connu à New York bien des années plus tard, c’était trop tard : il était définitivement resté «cet absent». Ironie de l’histoire, l’un de mes deux frères et son fils sont devenus américains et toute la famille de mon fils est aujourd’hui américaine.
Quels souvenirs gardez-vous de Marrakech ?
J’ai passé les premières années de ma vie dans la palmeraie et les khettaras du Guéliz, devenus notre terrain de jeu favori. Il y avait la guerre mondiale mais nous, comme d’autres enfants privilégiés, nous n’en avions vécu aucun effet. Nous ne vîmes rien de la famine et des épidémies qui frappèrent Le Maroc en 1945 et 1946. Avec le recul, je me demande comment, tellement protégés, nous avions pu à ce point vivre éloignés des réalités du monde…
Propos recueillis par Karim Boukhari
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