Il est difficile de résumer ou de condenser une conversation avec un penseur de la trempe de Mohammed Noureddine Affaya. Cet homme a puisé pendant des décennies dans les mondes du savoir, de la philosophie et de l’esthétique, et ses travaux et publications restent riches et vivants sur la scène intellectuelle, au Maroc comme ailleurs. Dans cet entretien, il ouvre le livre de sa vie personnelle, partage son parcours et ses débuts, évoque son émerveillement initial dans la grotte du cinéma et son glissement dans les filets de la politique. Il répond aussi à des questions problématiques, encore en suspens, qui nécessitent l’outil critique du penseur pour en éclairer les enjeux – des questions liées au cinéma, à l’histoire, à l’État, à la démocratie, aux médias et à bien d’autres sujets. Tout un programme.
Vous êtes philosophe et enseignant de philosophie… Que peut apporter la philosophie, à l’instar des autres disciplines et domaines, notamment en période de crise sociale ou autre ?
Vous savez, le philosophe mérite sa qualité lorsqu’il interroge son époque, tente de donner sens à ses grandes préoccupations et arrive à les transmettre. C’est-à-dire lorsqu’il construit ses idées dans la mêlée du moment historique qu’il traverse en lui prêtant l’attention nécessaire et interagit avec ses résonances. La pensée philosophique a marqué l’histoire des idées humaines et continue à la marquer, malgré les oppositions et dénigrements. Par son mode de questionnement, la production ou l’usage des concepts, l’effort continu d’argumentation et par le besoin de cohérence, le philosophe tente de lire, d’interpréter les textes et les événements pour contribuer à sortir des ténèbres, de l’aliénation, de la servitude et ouvrer à la réalisation de la vie bonne. Cela pourrait sembler idéaliste, mais la philosophie, comme l’art sont des champs, selon Nietzsche, qui «ruinent la bêtise». La philosophie, comme d’autres domaines de la pensée et de la création permettentà ceux et à celles qui s’y investissent de se démarquer de la doxa, de la platitude et des dogmatismes. Dans ce contexte, il faudrait dire que la philosophie a joué un rôle important dans l’histoire de la pensée marocaine moderne et contemporaine. Tous les intellectuels marocains, qu’ils appartiennent à la discipline ou ceux qui l’ont prise comme ressourcement, ont tenté de penser leur temps, se sont engagés dans le processus national de l’indépendance, de l’édification de l’État moderne, comme dans les projets de changement et de progrès, avaient un rapport quelconque aux références philosophiques. Je suis, comme les membres de ma génération, issu d’un triple héritage : l’idée spécifique du réformisme marocain (sachant que certains réformistes marocains se sont directement inspirés des textes philosophiques), la Tradition arabo-musulmane classique et moderne, et l’histoire de la philosophie occidentale.
Revenons à votre parcours et à votre enfance. Quels souvenirs conservez-vous de ces années d’apprentissage et «d’émerveillement» ?
Pour résumer, je suis issu d’une famille modeste. Je suis né en 1956 dans le quartier de Souinia, à l’intérieur des remparts de la ville de Salé. Et à l’âge de trois ans, ma famille a déménagé vers la région de Bettana, en périphérie de la ville. À l’époque, c’était une zone semi-rurale, réputée pour sa nature et ses paysages magnifiques, au point que les familles slaouies s’y rendaient au printemps pour ce qu’on appelait la «n’zaha». Cette même n’zaha que le chanteur Houcine Slaoui célébrait dans sa chanson «Mahla n’zaha maa ennass lekbar»… Mon enfance a donc été marquée par les éléments de la nature. Nous avons vécu des moments de bonheur inoubliables, car nous profitions de l’immensité de l’espace et de la liberté de mouvement. D’ailleurs, lorsque je préparais le baccalauréat, je m’étais installé un «bureau» en pleine nature, surplombant la plaine dite Oulja de Salé.
Propos recueillis par Ghassan El Kechouri
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