La naissance de Youssoufia est un fait industriel, colonial, puis national. Et son histoire dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont le Maroc du XXème siècle a été littéralement façonné par la roche phosphatée.
Parfois, une agglomération urbaine peut naitre d’une rivière, d’un carrefour commercial, d’une forteresse. La ville de Youssoufia, elle, est née du sous-sol. Nichée sur le plateau des Gantour, à 90 kilomètres à l’est de Safi et à 100 de Marrakech, elle n’existait pas avant que la mine n’ouvrît ses entrailles. Tout commence bien avant 1931, date officielle de la fondation de la ville, dans le contexte des grandes rivalités coloniales européennes au sujet du Maroc. À la fin du XIXème siècle et au début du XXème, la France et l’Allemagne se disputent âprement l’accès aux richesses minières d’un territoire encore largement inexploré par les Européens. Des missions scientifiques sillonnent le pays, cartographient ses reliefs et sondent son sous-sol. C’est dans ce contexte que le géologue Louis Gentil (1868-1925) entre en scène. Né à Alger, arabophone, il parcourt l’Atlas occidental dès 1904-1905 habillé en costume indigène, rapportant des caisses de fossiles et des centaines de photographies d’une région encore fermée aux étrangers. Sa connaissance du Maroc est autant intime que savante. En 1912, il publie une première carte géologique accompagnée de l’ouvrage de référence «Le Maroc physique», étant nommé au passage conseiller scientifique du Résident général Lyautey. Son rôle dépasse largement celui d’un cartographe. Comme le relève un article des «Annales» consacré à l’œuvre des géologues français au Maroc, Gentil «intervint pour que les phosphates marocains, principale richesse minière du pays, ne tombent pas sous la coupe d’intérêts privés, ce qui devait aboutir à la création, en 1920, de l’Office Chérifien des Phosphates, organisme d’État». Ce geste est fondateur: en défendant un monopole étatique sur le phosphate, Gentil dessine le cadre institutionnel dans lequel naîtra, dix ans plus tard, la ville qui portera son nom.
Par Younes Mesoudi
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