Jeune officier entraîné malgré lui dans le putsch de Skhirat en 1971, Aziz Binebine a survécu à dix-huit ans de Tazmamart. Sans haine mais sans oubli, il revient sur l’enfance à Marrakech, l’horreur du bagne, la relation si complexe avec son père qui était proche de Hassan II, et ce pardon qu’il refuse de confondre avec la justice.
Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance à Marrakech, de votre parcours scolaire et des origines de votre famille ?
Je suis né en 1944 dans le quartier de Riad Zitoun, à Marrakech. Près de chez nous se trouvait Arsat Maâch, où j’ai étudié. Il y avait trois écoles : une pour les musulmans, une autre pour les chrétiens et une troisième pour les juifs. J’ai fait mes études primaires à l’école des chrétiens, puis j’ai rejoint, dans le secondaire, l’école Mangin, devenue plus tard Victor-Hugo. J’en ai toutefois été renvoyé pour indiscipline. Je suis ensuite entré au lycée Hassan II, appelé alors «lycée technique», dont j’ai également été renvoyé pour la même raison. Je n’ai pas trouvé d’autre établissement prêt à m’accueillir : c’étaient les deux seuls lycées dispensant un enseignement en français à Marrakech à l’époque. J’ai donc dû partir à El Jadida, où le lycée français avait été rattaché au ministère de l’Éducation nationale tout en conservant son système français et avait pris le nom de lycée Ibn-Khaldoun. Il accueillait des élèves qui rencontraient des difficultés à poursuivre leurs études en français et disposait d’un internat. J’y suis entré et y ai achevé mes études secondaires. Mon père, Mohamed Binebine, était un fqih à Marrakech. Il avait étudié à la médersa Ben Youssef avant de devenir enseignant. Ma mère s’appelait Mina El Mahi. Son père était un Algérien servant dans l’armée française, tandis que sa mère était une Marocaine née et élevée ici, au Maroc.
Comment votre père, Mohamed Binebine, est-il entré au service de Hassan II, et quel rôle Oum Kaltoum et le poète de Marrakech ont-ils joué à cet égard ?
Mon père est entré au service du roi Hassan II au début des années 1960. Tout remonte à la venue d’Oum Kaltoum au Maroc : le roi l’avait envoyée visiter Marrakech. Le gouverneur de la province, Tahar Ouaâssou, a contacté mon père pour lui demander de l’accompagner, en raison des liens étroits qui les unissaient et parce que mon père était poète, cultivé et doué d’entregent. Il lui a précisé qu’elle était envoyée par le roi. Ils se sont rencontrés et ont parlé de poésie. Mon père lui a raconté l’histoire du fqih Ben Brahim et de ses poèmes. Elle a été émerveillée par ses vers et s’est étonnée que les gens ne le connaissent pas, d’autant qu’il n’avait publié aucun recueil. Mon père était un ami de Ben Brahim et connaissait ses poèmes par cœur. Tous deux fréquentaient l’entourage du pacha El Glaoui. Chaque soir, Ben Brahim allait à la taverne, buvait du vin et composait des poèmes, dont il ne se souvenait plus le lendemain matin.
Propos recueillis par Mohamed Abdelouahab Rafiqui
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