Ce qui s’est passé à Sebta à la fin du mois de juillet 2026 a suscité l’émoi, l’indignation, la colère et la polémique. On a cherché à comprendre l’événement à travers la politique, les relations diplomatiques, les enjeux géopolitiques, les stratégies migratoires ou encore la crise sociale et le désespoir d’une partie de la jeunesse. Toutes ces lectures ont leur part de vérité. Mais elles risquent aussi de nous faire oublier une dimension plus profonde : celle du rapport de l’être humain au déplacement, à l’espace et à la frontière.
Car avant d’être un phénomène politique, la recherche d’un refuge ailleurs est aussi une réponse fondamentale du vivant, mais le déplacement ne procède pas toujours d’une nécessité. Il peut naître simplement de l’envie d’aller voir ailleurs, de découvrir un autre espace, un autre milieu, une autre possibilité d’existence. Lorsque le milieu devient hostile, que la nourriture manque, que surviennent guerre, famine ou catastrophe, se déplacer peut alors relever d’un instinct de conservation. Le vivant ne reste pas nécessairement là où il se trouve : il se déplace, sans reconnaître les frontières que l’homme a ensuite dressées. Chez l’être humain, cependant, ce mouvement dépasse largement le simple instinct. Le jeune qui tente de passer à Sebta ne répond pas mécaniquement à une impulsion biologique. Il fait un choix, aussi risqué soit-il, parce que l’autre côté de la frontière s’est constitué dans son imagination comme une possibilité d’existence différente. C’est peut-être là que commence la question essentielle. Nous parlons de migration comme si les hommes avaient toujours vécu dans un monde où chaque déplacement devait être justifié, autorisé et contrôlé. Or l’histoire humaine est d’abord une histoire de circulations. Les populations se sont déplacées, ont commercé, se sont mélangées, ont fui les sécheresses, les guerres ou les transformations de leur environnement bien avant que le monde soit découpé en États souverains et en territoires rigoureusement délimités. La frontière moderne n’est pas naturelle, c’est une construction historique de l’État européen, renforcée par les nationalismes qui ont associé territoire, population et identité. La colonisation a ensuite généralisé ce modèle, découpant les territoires selon des logiques étrangères aux circulations locales. Les indépendances ont largement conservé ces frontières, désormais perçues comme naturelles.
Le passeport complète ce dispositif.
Des documents permettant de voyager existaient auparavant, mais le passeport moderne s’est imposé progressivement avec le développement des États administratifs, de la nationalité et surtout avec la généralisation des contrôles au XXème siècle. La frontière délimite l’espace de la souveraineté ; le passeport permet de décider qui peut franchir cette limite et dans quelles conditions. C’est dans cette contradiction qu’il faut peut-être situer ce qui s’est joué à Sebta. D’un côté, il y a des jeunes pour lesquels le déplacement vers un ailleurs apparaît comme une réponse à une situation présente, mais aussi comme la recherche d’un avenir. De l’autre, il y a un ordre politique mondial qui a fait de la nationalité la condition principale de la liberté de circuler. Tous les êtres humains peuvent théoriquement désirer partir, mais tous ne disposent pas des mêmes documents, des mêmes droits ni des mêmes possibilités de franchir les frontières.
Quelques mètres peuvent alors séparer deux espaces géographiquement proches et pourtant infiniment éloignés sur le plan juridique, politique et économique. La frontière produit cette distance. Elle transforme la continuité géographique en rupture de souveraineté et le simple déplacement en acte autorisé ou interdit.
Regarder Sebta sous cet angle ne signifie ni justifier les traversées, ni ignorer les responsabilités politiques et sociales. Il s’agit plutôt de comprendre ce que cet événement révèle : une tension profonde entre une humanité dont l’histoire est faite de déplacements et un ordre moderne qui organise, sélectionne et hiérarchise les mobilités.
Par Moulim El Aroussi, conseiller scientifique de Zamane







































