Le moussem d’Imilchil ne peut être compris qu’en distinguant l’ancien rassemblement social appelé Agdud, les pratiques matrimoniales des Aït Hdidou et la légende d’Isli et Tislit qui a progressivement transformé ce rendez-vous en une mythologie moderne de l’amour. Cette distinction est d’autant plus nécessaire que le mot Moussem lui-même appartient à une histoire longue des rassemblements saisonniers, religieux, commerciaux et communautaires du Maghreb. Avant même l’islamisation, les sociétés amazighes connaissaient des moments de rassemblement liés aux cycles agricoles, pastoraux et calendaires, où se mêlaient échanges, rites, fêtes, chants, alliances et relations matrimoniales. Le Moussem ne naît donc pas avec la seule fonction de marier les jeunes gens : il s’inscrit dans une temporalité beaucoup plus ancienne, celle des rassemblements périodiques où une communauté se retrouve après les travaux des champs et au moment où les déplacements pastoraux rendent possibles les rencontres. Chez les Aït Hdidou, l’Agdud était d’abord un rassemblement religieux, commercial et social associé au sanctuaire de Sidi Hmad Oulmeghni. On y venait pour le pèlerinage, pour le souk, pour les échanges de bétail et de marchandises, mais aussi pour retrouver les autres fractions de la communauté. Le mariage appartenait naturellement à cet ensemble de pratiques : dans les sociétés où les occasions de rencontre étaient déterminées par les rythmes saisonniers, les grands rassemblements constituaient nécessairement des moments privilégiés pour les alliances entre familles.
L’amour, le mariage et la fête pouvaient ainsi se rencontrer sans que le rassemblement ait été à l’origine un festival des amoureux. La mythologie d’Imilchil apparaît véritablement avec l’histoire d’Isli et Tislit. Les Aït Hdidou sont traditionnellement répartis entre deux grandes fractions, Aït Brahim et Aït Yaazza, dont les rivalités anciennes auraient notamment concerné l’accès à l’eau et aux pâturages. Sur ce fond de séparation sociale vient se greffer le récit de deux jeunes gens appartenant aux deux groupes et dont l’amour se serait heurté à l’interdit matrimonial.
Ne pouvant se marier, ils se seraient retirés chacun de leur côté dans la montagne et auraient pleuré leur amour impossible. De leurs larmes seraient nés les deux lacs d’Imilchil : Isli, le fiancé, et Tislit, la fiancée. La géographie elle-même devient alors le monument de l’amour empêché. Cette manière d’expliquer la naissance d’un paysage par les larmes des amants appartient à une mythologie de l’amour beaucoup plus ancienne que l’islam et les institutions matrimoniales. Depuis les mythologies païennes, l’amour contrarié, l’union impossible, la séparation des amants et la transformation de leur passion en élément cosmique constituent des figures récurrentes. Les eaux, les sources, les lacs, les fleurs ou les astres peuvent devenir les traces matérielles d’un amour qui n’a pu s’accomplir. La légende d’Imilchil reprend cette logique : les amants ne disparaissent pas entièrement ; leur souffrance devient paysage. Le lac conserve ainsi la mémoire d’un amour que la société avait interdit.
Par Moulim El Aroussi









































