Les éruptions populaires en France, avec le point d’orgue du 17 octobre, marqué par des scènes de casse et de pillage, témoignent d’un basculement. On n’est plus dans des revendications estudiantines sur l’état des établissements, la surcharge, etc., mais dans l’expression d’un grand malaise sociétal. Les premières manifestations avaient ravivé le souvenir de mai 68, le côté espiègle et caustique des étudiants. On n’y est plus. C’est autre chose, ou plutôt ce sont les répliques sociales des manifestations des banlieues de 2005, des Gilets jaunes de 2019, ou des manifestations consécutives à la mort du jeune Nael en 2023, dans un contexte international inflammable. L’effet de contamination a gagné l’Europe, la Belgique, l’Italie, l’Espagne, l’Albanie. Autant dire que la France est l’épicentre d’une crise de l’Europe, comme avait tiré un organe chinois. Il n’est pas dit que la grogne ne se propage ailleurs contre l’indignation et la cherté de la vie. Le point de bascule ne concerne pas que la France.
Il est vrai qu’il y a un contexte propre à la France, que les têtes pensantes avaient disséqué sur l’éclatement culturel de la France, ou l’archipel français, dans le sérieux travail de Jérôme Fourquet, et les débordements de la police analysés par Sébastien Roché. La société archipélagique regorge de ressentiment contenu qui peut éclater à tout moment, et la police, par ses débordements, aiguise la radicalité.
La police française, ironise Der Spiegel, ne connait pas la désescalade ou la proportionnalité. Elle a été conçue pour défendre l’autorité et non le citoyen. Les actes de violence perpétrés par des manifestants, avec mise à sac et pillage, ne peuvent être que condamnables. Mais il faut aller au-delà. N’est-ce pas la police par sa radicalité, qui nourrit la radicalité des manifestants ?
Ce qui nous interpelle au premier chef, au-delà de la situation qui prévaut dans un pays auquel nous sommes liés, culturellement, humainement, et sur le plan de l’affect, ce sont les leçons que nous pourrons tirer de la grande bascule qui touche la France.
La première est l’échec du modèle français en matière d’éducation. Longtemps on a été dans le copier-coller, et cela est transparu dans le chapelet des réformes qui font du surplace. Le modèle français fut et il n’est plus. Il faut voir ailleurs, et l’ailleurs ne peut provenir que du dedans.
La deuxième est relatif à la perception de la police. Il n’y a de société saine que celle où il y a complémentarité entre forces de l’ordre et citoyens. On peut brandir le slogan «police citoyenne», mais il y a loin de la coupe aux lèvres. C’est la fracture entre forces de l’ordre et citoyens, qui ravive la tension et nourrit la violence.
À l’heure où je griffonne ces lignes, les laves du volcan français font toujours éruption. Et il est à croire qu’elles vont changer le monde, parce que le monde a changé. Disons les choses avec courage, ce sont les signes qui ne trompent pas sur l’échec du modèle néolibéral, porté par l’enfant prodige, le président Macron. Celui qui a incarné un modèle, voire une tendance, le macronisme, sèche à l’épreuve. Le technicisme n’est pas la voie, mais un outil.
Que faire dans la tourmente ? Observer, scruter, et garder la tête froide. Au bout du tunnel une lumière surgira. Les étudiants avaient ironisé : il fait nuit dans le pays des Lumières. C’est triste, mais c’est ainsi. Il y a longtemps que les Lumières furent trahies par les leurs.
Par Hassan Aourid, conseiller scientifique de Zamane







































