L’histoire n’est pas seulement faite d’anecdotes, de récits, de témoignages, de documents, qui ne sont que des matériaux de construction. Tout comme une bâtisse n’est pas la brique, le ciment, le carrelage, mais tout cela, savamment agencé par l’architecte et le maçon. L’historien est à la fois architecte et maçon. Moulay Abdeslam Jebli vient de nous livrer un intéressant matériau sur une phase cruciale de l’histoire contemporaine du Maroc dans son livre Feuillets sur l’histoire de la Résistance (sortie prévue courant octobre 2015). Il en était aux premières loges. Résistant de la première heure, il était compagnon de Zerktouni et de Fatwaqui, les deux grandes figures martyres de la résistance. Il a fait un long parcours avec des politiques qui habitent notre imaginaire : Allal El Fassi, Ben Barka, Abdellah Ibrahim, Mohamed Bensaid Ait Idder, Fqih Basri, Abderrahmane Youssoufi. Il a côtoyé les grands d’un monde qui n’est plus : Nasser, Shu en Lai, Ben Bella. Il était à mi-chemin des voies qui s’offraient à l’opposition dans un contexte tendu consécutif à la trappe contre les résistants en 1959, entre engagement politique ou action armée. C’est dans ce contexte que le dignitaire Belaarbi Alaoui présenta sa démission de la charge qu’il occupait. L’action armée était en l’air. Elle déboucha sur le coup de 1963. Longtemps dans la littérature de l’USFP, le complot de 63 n’était qu’une machination du pouvoir pour venir à bout de l’UNFP.
Jebli révèle des faits sur le coup, ses préparatifs, les armes achetées de la base militaire de Kénitra, l’officier syrien qui mit en place le mode opératoire, Daniel Qanut, le rôle joué par Mustapha Alaoui, fils de l’ouléma et futur ministre de la Justice, dans l’établissement des rapports avec un officier, en l’occurrence Madbouh. C’est celui-ci qui aurait dénoncé le complot, selon une thèse communément admise. Non, dit Jebli. C’est l’officier syrien qui a vendu les informations à Oufkir, sonnantes et trébuchantes, accompagné du Dr. Khatib, à Genève. Le complot déjoué, Fqih Basri se lâche et révèle tout sur les ondes de la radio. Coup dur pour l’opposition réunie à Alger pour trouver un expédient : c’est une machination du pouvoir, et c’est cette thèse qui prévalut dans le discours de l’USFP.
Deuxième acte, le problème des frontières algéro-marocaines : les services égyptiens, au lieu d’atténuer la tension, attisent le feu et instrumentalisent des opposants marocains sur ce même dossier. Ben Barka marche autant que Hamid Berrada. Ces deux évènements qui ont eu lieu à la même année 1963 vont peser sur l’évolution que connaitra le pays. Une aile de l’opposition finit par s’apercevoir de l’inanité de l’action armée et entrevoit la voie démocratique ou politique. Ben Barka se serait, selon Jebli, rangé dans cette voie. Sa disparition mit fin à un compromis plausible à l’époque. 1965 sera l’année de toutes les catastrophes. Elle sanctionnera les rendez-vous ratés et pèsera lourd sur l’évolution du pays.
L’ouvrage met en exergue le déficit de confiance que les autorités algériennes nourrissaient à l’égard du pouvoir chérifien. L’opposition n’était pas unanime sur la question des frontières et n’était pas prête à lâcher du lest. On comprendra pourquoi le pouvoir algérien, sous Boumediene, préféra normaliser avec Hassan II qui avait fait montre de réalisme sur la question des frontières. La fonction de nuisance ne sera pas dévolue à l’opposition marocaine, mais à ce qui va devenir le Polisario. Le problème du Sahara n’est pas la cause du différend maroco-aglérien, mais son expression.
Est-ce important que tout cela ? Pour l’historien, il n’y a jamais de chantier épuisé ou de dossier fermé. C’est aussi important pour les nouvelles générations, car le futur n’est pas une construction ex nihilo. Les mannes du passé nous habitent, et la construction de l’avenir n’est pas un simple fait volontariste de quelques élites bien inspirées.On ne peut éluder le rôle des élites, mais il y a tout autant, le mouvement d’idées ou vagues sur lequel elles surfent. Il y eut le nationalisme, et bien plus tard, l’islamisme. Tout comme une pousse qui ne peut éclore que lorsque la plante mère meurt ou se rabougrit, l’islamisme a émergé ou émerge sur les décombres du nationalisme. Il en porte la sève et puise du même terreau. Il reprend là où le nationalisme s’est arrêté. Il a aussi ce qui était le vice rédhibitoire du nationalisme : son approche réductrice. Face au nationalisme, s’était dressée la technostructure avec des formations satellites. Les peuples heureux sont ceux qui savent gérer leurs contradictions, les vivre et confectionnent les mécanismes appropriés pour les gérer. Les ruptures ont couté cher à des nations prometteuses. Ibn Khaldoun assigne une fonction à l’histoire : un livre d’enseignements. Elle sert plus que ne pourraient servir les renseignements.
Par Hassan Aourid, conseiller scientifique de Zamane





































