Dans son nouvel essai, qui vient de sortir en librairie («Le Siècle de notre métamorphose», éd. Grasset), Amin Maalouf s’interroge : «Jusqu’où ira l’intelligence artificielle ? Ou, ce qui revient au même: jusqu’où nous mènera-t-elle ? Quelle place prendra-t-elle dans notre existence au cours des prochaines années, et quelle place conserverons-nous ?». Ces interrogations angoissantes nous touchent, surtout la dernière, qui revient à se demander quelle part de l’humain survivra au déferlement de moins en moins contrôlé de l’outil IA, sous toutes ses formes. À travers sa longue histoire, l’humanité a connu des innovations extraordinaires en leur temps. De la roue jusqu’au téléphone, en passant par l’imprimerie, l’électricité, la photo, le cinéma ou l’avion. Et Internet, qui a soudain accéléré le temps et réduit la planète aux dimensions d’un village, ou presque.
Chaque fois, et les chroniques des historiens sont là pour en témoigner, l’humain en nous s’est réjoui (devant ces victoires remportées sur la nature) et a cru, dans le même temps, perdre quelque chose de son humanité. Mais face à la peur, c’est toujours l’optimisme qui l’emportait. Après chaque «victoire», on se demandait d’ailleurs comment on faisait, comment on y arrivait avant…
Et ça continue. Jusqu’à quand ?
Bien sûr, l’histoire nous a toujours montré qu’il était impossible d’arrêter le progrès.
Cela reviendrait à empêcher la roue de tourner. Comment serait-ce possible ?
L’IA ressemble pourtant à la marche de trop. Il reste, comme le suggère l’essayiste, à accompagner le progrès, à essayer de l’encadrer en posant des garde-fous. Et tant pis si cela ressemble à un vœu pieux, tant l’entreprise semble mal engagée.
Imaginer la place de l’homme dans le monde de demain peut en effet donner le vertige. Cela revient à imaginer l’inimaginable. Avec, au bout, deux perspectives inouïes : l’allongement de l’espérance de vie, et une IA qui s’emparerait du génome humain pour redéfinir le processus même de l’enfantement, voire de la création.
C’est pour cela que Maalouf parle de métamorphose. Comme celle de Kafka. Pour continuer d’imaginer l’inimaginable, il viendra peut-être aussi le jour où la machine ne se contentera plus de nous assister. Elle écrira nos lettres, nos livres et nos chroniques, composera nos chansons, choisira nos amis et nos amours, et finira peut-être par rêver à notre place.
Ce jour-là, que restera-t-il de nous ? Chez Kafka, le personnage central se réveille un matin transformé en insecte, c’est-à-dire un être mutant que les siens n’arrivent plus à reconnaître. La question est peut-être là. Saurons-nous encore nous reconnaître au sortir de cette mue ?
Car le danger ne vient pas seulement de la machine. Il tient au décalage grandissant entre la vitesse des découvertes et la lenteur de nos institutions. L’IA va trop vite, quand nos manières de penser et de gouverner semblent toujours réglées sur l’horloge du siècle dernier. Les lois arrivent après les usages, toujours en retard. Pendant que les parlements délibèrent, les algorithmes, eux, apprennent. Et avancent.
Par Karim Boukhari
Directeur de la rédaction







































