Les dernières élections ont confirmé le recul de la gauche traditionnelle, tout en faisant apparaître une progression, certes relative, de la gauche dite radicale. Les uns y voient le signe d’une gauche devenue anachronique, dépassée par les transformations de la société marocaine et par les nouvelles attentes de l’électorat. D’autres estiment que les électeurs n’ont tout simplement pas adhéré aux programmes proposés par ces formations, jugés insuffisamment convaincants ou trop éloignés de leurs préoccupations quotidiennes.
Entre ces deux lectures, les résultats sont là. On peut toujours multiplier les commentaires, chercher les responsabilités, invoquer les circonstances ou analyser les stratégies électorales. Mais à force de disserter sur les causes immédiates du recul de la gauche, ne risque-t-on pas de passer à côté d’une question plus fondamentale : à quoi doit servir la gauche dans le Maroc d’aujourd’hui ?
Pour l’USFP et le PPS, le recul pouvait, dans une certaine mesure, être anticipé. Ces deux formations ont progressivement brouillé la frontière qui les séparait autrefois des forces participant directement à l’exercice du pouvoir. Leur positionnement actuel les place dans une proximité politique avec certaines orientations gouvernementales, alors même qu’elles continuent de se réclamer d’une histoire, d’une culture politique et d’une tradition idéologique issues de la gauche.
Cette évolution n’est pas sans conséquence. Lorsqu’un parti de gauche se rapproche des choix de ceux qu’il était historiquement destiné à contester ou à contrôler il expose son identité politique à une interrogation devenue difficile à éluder : qu’est-ce qui distingue encore la gauche des autres forces politiques si elle partage avec elles l’essentiel des choix qui structurent l’action publique ?
Le constat est celui d’une gauche en chute libre et d’une autre qui peine à toucher les générations montantes. Qui donc pourrait demain jouer la médiation politique entre les nouvelles générations et ceux qui, usés par l’exercice du pouvoir, perdraient leur crédibilité ?
C’est cependant du côté de la gauche dite radicale que les regards vont se tourner. Mais la question troublante est la suivante : si cette gauche est éligible pour ce rôle, pourquoi peine-t-elle encore à convaincre une partie importante de ces générations ?
Le problème se trouve-t-il dans son programme, dans son langage politique, dans son manière de s’adresser à la société ou dans la transformation même du peuple auquel elle continue de faire référence ? A-t-elle aujourd’hui une idée d’un peuple, qui n’existe plus que dans les théories ?
La difficulté de la gauche dite radicale, ne réside donc peut-être pas seulement dans ses résultats électoraux. Elle se situe plus profondément dans sa capacité à redéfinir sa raison d’être. Une gauche qui se contente de conserver son vocabulaire historique risque de parler davantage à sa propre mémoire qu’à la société présente, tout comme la gauche qui abandonne progressivement ses repères idéologiques pour se rapprocher des logiques dominantes risque de ne plus offrir de véritable alternative.
Or la question qui se pose aujourd’hui à la gauche n’est pas de savoir comment retrouver une place dans l’ordre économique et politique dominant. Elle est de savoir comment renouer avec une pensée capable de remettre en cause les rapports de pouvoir qui produisent les inégalités, la concentration des richesses et les nouvelles formes de dépendance.
Les recompositions qui traversent actuellement la gauche internationale montrent que la question sociale ne peut plus être dissociée de celle de la souveraineté économique, du contrôle des ressources, du rôle de l’État et de la capacité des peuples à décider de leur propre avenir. Encore faut-il inventer le langage approprié pour porter ces idées auprès d’une jeunesse qui vit une véritable fracture avec le patrimoine politique et culturel de la gauche marocaine, après l’érosion qu’a subie celui-ci depuis les années quatre-vingt par la prédominance du discours islamiste.
Par Moulim El Aroussi, conseiller scientifique de Zamane







































