Les débuts du cinéma au Maroc

La passion de Moulay Abdelaziz pour le cinéma, le premier film de Gabriel Veyre, le cinéma « Star » de Fès…  Accrochez-vous, le documentariste Bouchta Elmachrouh démonte la boîte à clichés sur les origines des premières images tournées au Maroc.

Pour le tournage de deux courts-métrages, le prince Albert Ier de Monaco (1848 – 1922) a choisi le Maroc en 1897. En quelques secondes, ce passionné de matériel d’optique et de cinéma a filmé deux scènes dans les rues de Rabat et de Safi. C’est ainsi que le cinéma a précocement « pénétré » le territoire marocain.
À l’époque, le septième art vient de faire son apparition. Les frères français Auguste et Louis Lumière brevètent le prototype initial de la caméra et deviennent les premiers à effectuer un tournage cinématographique. Leur film « Sortie d’usine » est projeté en 1895. Cette première des frères Lumière ne passe pas inaperçue et parvient aux oreilles du sultan Moulay Abdelaziz (1894-1908), qui cultivait à l’époque sa curiosité pour la photographie et au cinéma. Il demande alors à son valet de programmer une projection au palais sultanien en 1897, puis décide de recruter un professionnel du cinéma au sein de la cour chérifienne. Le choix tombe sur Gabriel Veyre qui n’est autre que l’ancien opérateur des frères Lumière. Quelques années plus tard, la première projection contre ticket payant se tient à Tanger en 1905. C’était le début de l’ère des salles de cinéma au Maroc.
Les premières créations
Si les premières salles de projection datent de 1912, Bouchta Elmachrouh, dans son documentaire attendu Les héritiers de Lumière, revient, lui, sur le rôle de Moulay Abdelaziz dans l’évolution du cinéma au Maroc. Amateur de nouveautés, le sultan se fait livrer des appareils et des outils depuis la France et l’Angleterre. Il en profite pour commander un film à Gabriel Veyre. L’opus intitulé Fantasia sort en 1901. L’ancien collaborateur des frères Lumière et qui deviendra le cinéaste attitré du sultan, est très enthousiaste : travailler dans ces conditions lui permettra de découvrir un pays qu’il ne connaît pas. Il l’exprime d’ailleurs dans ses mémoires Dans l’intimité du sultan : « Je me reposais aux bords du Rhône, lorsque j’appris qu’on cherchait un homme, un ingénieur à même d’enseigner au sultan du Maroc tout d’abord la photographie, dont il s’était épris, puis de l’initier, au besoin, aux plus récentes découvertes modernes : derniers perfectionnements de l’électricité, téléphonie et télégraphie mêlées, cinématographe et phonographe, bicyclette et jusqu’à l’automobile, si la chose lui chantait. Pourquoi pas moi ? L’occasion était excellente de voir un pays nouveau, plus mystérieux et plus fermé encore que tous ceux que j’avais parcourus jusque-là. Ma candidature fut posée. On m’agréa. Je partis. C’était au commencement de 1901 ».
Outre les archives et les écrits qui témoignent de ce passé, le documentaire de Bouchta Elmachrouh apporte quelques précisions. Contrairement à la légende largement véhiculée sur la présence du duo dans le pays, Elmachrouh fait savoir que Chevalier marocain n’est pas un film tourné par les frères Lumière en 1896 au Maroc. Cet intitulé ne fait d’ailleurs référence à aucune des créations des deux fondateurs du cinéma. Mais le réalisateur n’est pas le seul à démystifier cette version des faits. À l’Institut Lumière de Lyon, beaucoup parmi les cinéphiles ou les chercheurs consultent les archives pour s’en enquérir. Résultat : aucun catalogue des frères Lumière ne compte Chevalier marocain dans son inventaire de films. Le responsable des archives à l’Institut Lumière, Jean-Marc Lamotte, affirme au réalisateur qu’il est souvent sollicité à confirmer ou non si les frères Lumière ont déjà tourné un film au Maroc. Il n’en est rien, puisque les films des frères Lumières répertoriés par l’Institut ont été tournés dans huit pays en dehors de la France : l’Algérie, la Tunisie, l’Égypte, la Syrie, la Palestine, le Liban, la Turquie et la Cisjordanie (Palestine). « Pourtant, beaucoup au Maroc mentionnent le film numéroté 1394 des frères Lumière comme celui intitulé ‘Chevalier marocain’, rappelle Bouchta Elmachrouh. Jean-Marc Lamotte m’a répondu à ce propos que le film N° 1394 ne fait aucune référence au Maroc, mais porte le titre ‘Exercices de ski’. Il a été tourné à Briançon, dans les montagnes des Alpes ».
Une histoire de salles
Après le tournage du prince Albert Ier et la première création cinématographique de Gabriel Veyre au Maroc, plusieurs autres films seront tournés par la recrue de Moualy Abdelaziz, jusqu’à l’instauration du protectorat (1912). Fès est alors la première ville qui se voit dotée de salles de cinéma. Bouchta Elmachrouh rappelle que le premier espace aménagé à cet effet se situait à quelques pas de la mosquée Al Qaraouiyine. Le second se trouvait au Mellah de la ville. La salle portait le nom de « Star ». Quant au troisième, le réalisateur rappelle qu’il s’agissait d’un moulin à farine converti en salle de projection et se situait à l’entrée du quartier Moulay Abdellah de Fès. Devant la multiplication de ces espaces, les autorités du Protectorat vont instaurer un cadre réglementaire pour contrôler ces salles naissantes. C’est une autre légende que déconstruit alors Bouchta Elmachrouh : « Beaucoup rappellent la décision réglementaire de 1916 dans le domaine du cinéma au Maroc comme un dahir, alors qu’il s’agit d’une décision ministérielle de l’époque protectorale. D’ailleurs, ce document daté du 22 avril 1916 s’intitule ‘Décision ministérielle pour établir le contrôle des salles de cinéma et de représentation’ ». Mais alors que l’époque a été à l’émergence de ces espaces, Bouchta Elmachrouh rappelle leur déperdition, à Fès notamment. Les multiples salles qui ont vu le jour depuis 1916 à Casablanca ou à Tanger ont majoritairement connu aussi le sort commun de l’oubli.

Les grands écrans de Zaubitzer

Tanger et Casablanca ont aussi fait partie du circuit de travail d’un autre artiste qui s’intéresse aux salles de cinéma. Appareil photo à la main, le photographe Stephan Zaubitzer a sillonné six villes marocaines : Marrakech, Oujda, Meknès, Casablanca, Tanger et Tétouan. Son objectif est de mettre en image ces espaces – ou ce qui en reste – qui ont longtemps accueilli des projections cinématographiques. L’exposition itinérante du photographe se tient en étape à travers ces six villes. Il estime ce travail comme une continuité de vie pour ce patrimoine : « Une salle, c’est un écran, une cabine de projection et aussi une architecture particulière régie par les lois de l’optique. Les bâtiments doivent également être remarquables, visibles de loin et attirants à force parfois de néons et d’affiches alléchantes. C’est aussi un temple dans lequel officie un rite, une magie devant des fidèles en proie à une sorte de fascination presque hypnotique ». Des salles construites sous le Protectorat, abandonnées, transformées parfois en parking ou encore en service, toutes sont mises en image dans le cadre du projet Grands écrans porté par Zaubitzer. « La salle de cinéma fonde son quartier comme celui-ci a fondé la salle et son environnement, explique-t-il. Lorsqu’un cinéma ferme, c’est souvent l’âme du quartier qui est amputée. Faire un travail photographique, c’est contribuer à refuser cette fatalité ». C’est pourquoi Grands écrans qui s’élargit aux autres pays d’Afrique et du monde rend hommage aux salles de cinéma dans plusieurs pays. L’idée de Stéfane Zaubitzer est d’en faire un travail d’inventaire à sa manière, à Cuba, en Inde, en Roumanie, en Angleterre, au Maroc et partout ailleurs. Au Maroc justement, Bouchta Elmachrouh dit avoir l’intention de proposer la date du 22 avril comme journée nationale des salles de cinéma, en lien avec le jour de parution de la décision ministérielle de 1916.

Par Ghita Zine

 

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