Quand la petite reine était grande

À l’époque où le cyclisme était aussi populaire que le football, le Maroc se passionnait pour les exploits des forçats de la route. De ces temps malheureusement révolus, il ne reste plus que les souvenirs.

Ils ne sont plus qu’une poignée à avoir participé à une glorieuse épopée. Celle du célèbre Tour du Maroc cycliste. Des champions, entraîneurs ou journalistes qui vibrent encore à l’évocation des péripéties d’une course par étapes, devenue mythique. Un de leurs points de rencontre favoris n’est autre que le siège actuel de la Fédération royale marocaine de cyclisme, au cœur du vélodrome d’Anfa à Casablanca. Dans ce modeste local, qui expose quelques trophées récents, trônent des photos plus anciennes, témoins de temps plus glorieux. Malgré une énergie nouvelle, insufflée par l’actuel président Mohammed Belmahi, le cyclisme marocain a tendance à regarder dans son rétroviseur. Il y voit de grands champions et des foules de spectateurs conquis par un spectacle haut en couleurs. Des aventures où se mêlent folklore et performances sportives de haut niveau. Les premières éditions sont l’œuvre du Protectorat, déjà friand des joutes sur le bitume. À l’instar du football, une rivalité se dessine rapidement entre équipes européennes et marocaines. Pour le peuple, soutenir les champions locaux est une motivation supplémentaire ajoutant à la course un piment politique. À l’Indépendance, le Tour du Maroc ne perd ni en attractivité ni en popularité. Moins bien équipés que leurs adversaires, les coureurs marocains ne comptent plus que sur leur courage et le soutien d’un public encore nombreux. Depuis, les nouvelles générations ne semblent plus s’intéresser à la petite reine, reléguée au rang des sports de seconde catégorie. Cette nouvelle donne n’effraie pas Mohamed Belmahi qui ne manque pas de rappeler que « le Maroc est un pays de vélo et ses habitants y sont très attachés ». Histoire d’un amour refoulé.

Un petit tour et puis s’en vont !

Lyautey… Encore lui ! C’est au Maréchal que le Maroc doit son tour cycliste. La première édition date de 1921 et ce sont les militaires qui en font leur affaire. Comme un signe précurseur, c’est un coureur marocain, Bouazza Ben Fatmi, qui remporte la course. Les locaux montrent d’emblée des prédispositions dans un sport où le sacrifice et l’endurance sont les maîtres mots. Les terrains vallonnés du royaume sont difficiles à arpenter par les coureurs et la chaleur n’arrange pas les choses. Au fil des éditions (qui ne se déroulent pas tous les ans), l’armée se délaisse de l’organisation avant que le quotidien La Vigie marocaine ne prenne le relais et ne fixe un nouveau règlement en 1937. Ce n’est qu’à l’Indépendance que le Tour du Maroc opère une nouvelle mue. L’organisation de l’évènement relève désormais de la jeune fédération, non encore au point. Qu’importe, les années 1960 sont celles de l’avènement de l’un des plus grands champions de l’histoire du sport marocain. Il s’agit du légendaire Mohamed El Gourch qui remporte la compétition en 1960, 1964 et 1965. C’est donc à cette époque que la popularité des courses de vélos atteint son apogée. Le journaliste Abdellatif Chraïbi, qui a couvert pour la radio nationale la quasi-totalité des éditions du Tour du Maroc, se souvient de l’enthousiasme populaire : « Le moindre petit village traversé était concerné par la course. Pour le reste, tout le monde suivait le déroulé par la transmission directe que nous proposions ». Mais, son métier de journaliste ne s’arrête pas à relayer des informations. Il se souvient du rapport particulier qu’il entretenait avec les coureurs : « En 1964, lors de la mythique étape du col de Tizi n’test (à l’ouest du Toubkal, entre Marrakech et Taroudant, ndlr), Mohamed El Gourch s’échappe du peloton. En pleine ascension et après 90 kilomètres passés en solitaire, je me suis dit que l’instant était tellement historique qu’il fallait que je recueille son sentiment. Je suis alors descendu de mon véhicule et me suis mis à courir derrière le champion. Une fois à sa hauteur, je lui ai demandé comment il se sentait. Mohamed était exténué. Il est arrivé à balbutier dans son accent à couper au couteau : « Je ne peux pas continuer, je suis mort, je suis foutu ». Bien que j’étais à l’antenne, je ne pouvais pas le laisser seul. Je l’ai donc encouragé de toutes mes forces : « Mohamed, tu dois le faire. Tu es en train de réaliser un exploit historique ». Finalement, le champion a pu rallier l’arrivée prévue au stade El Harti de Marrakech, évidemment sous les hourras du public ». Les interviews pendant la compétition faisaient partie du charme d’une époque où le sport était pratiqué pour sa valeur humaine, et non pas pécuniaire.

La boucle est bouclée

Mohamed El Gourch n’est pas le seul champion à avoir marqué les esprits. Dans son sillage, d’autres noms illustres tirent leur épingle du jeu. Une renommée à qui le roi Hassan II, en personne, souhaite rendre hommage. Ainsi, lors de l’édition de 1976, le coureur Mustapha Nejjari parvient à se hisser à la 3e place du classement général. Son principal fait d’armes est d’avoir gagné la dernière étape, longue de 180 kilomètres. Une foule en délire l’acclame à son arrivée à Agadir. Peu après, le champion marocain est appelé à répondre au téléphone. À l’autre bout du fil, c’est le roi qui tient à le féliciter pour sa victoire du Tour du Maroc. Confus, Nejjari lui répond humblement qu’il n’a gagné qu’une étape, et non l’épreuve dans sa totalité. Les anciennes générations connaissent la valeur de coureurs tels que Mohamed Zeghloul, issu de la pépinière de formation du CMC (Cercle municipal de Casablanca). Comment ne pas évoquer également des noms comme Mohamed Ghiat, Mohamed Aït Oufkir ou encore Mohamed Bahloul. Tous ces hommes dont la mémoire n’est entretenue que par un cercle restreint de passionnés au grand dam du cyclisme contemporain qui cherche encore l’inspiration. L’objectif de la nouvelle direction de la fédération est justement de retrouver un engouement perdu. Pour le président Belmahi, l’idée est de faire du Tour du Maroc un événement annuel : « Ce ne sont pas les champions qui manquent. L’équipe marocaine réalise en ce moment de formidables résultats ». Les femmes sont par contre un peu plus à la peine. Karima Salaheddine nous apprend pourtant que la première équipe féminine date de 1972 : « J’en faisais partie avec mes deux sœurs Ghita et Nadia. Nous étions sponsorisées par notre père qui est aussi un ancien coureur cycliste. Le problème pour les filles dans ce sport, c’est qu’elles n’y sont admises que lorsque des membres masculins de leur famille pratiquent le vélo ». Aujourd’hui, Karima lutte toujours pour promouvoir son sport, mais se heurte à des problèmes d’une autre nature. « La plupart des filles refusent de porter un cuissard. Elles trouvent que c’est “hchouma” », nous confie-t-elle. En attendant de retrouver la lumière d’antan, il serait de bon temps de ne pas oublier un passé cycliste bien glorieux.

Par Sami Lakmahri

2 réflexions au sujet de « Quand la petite reine était grande »

  1. Si vous aviez besoin de renseignements sur le cyclisme de l’époque de Mohamed El Gourch, Farak, Lacheb, Zeghloul, El Maani etc etc..et des photos de cette époque vous pouvez me contacter.

  2. Ayant signé au C.M.C en1964 J’ai eu la chance de cotoyer tous ces champions comme Gourch, Farouki,
    Abdalah Kaddour( Nahli Abdala ) , Mohamed Mandouh , Larbi Mohamed ( Jantex) , et beaucoup d’autres .
    J’ai participé au tour du maroc 1965 ou j’ai fini a la trentieme place au general , dans une equipe regionale Marocaine .
    Notre president etait Monsieur Ben-mejdoub .
    J’ai connu tres bien Zeghloul Mohamed avec qui nous faisions les Americaines sur piste(Velodrome d’Anfa)
    Je vient d’apprendre son décès Ce qui m’a beaucoup affecté .
    Amitiés cycliste Garcia A

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