La saga de la presse marocaine (2/4)

De l’aube des années 1930 jusqu’à l’Indépendance, la presse nationaliste joue un rôle majeur mais sous-estimé dans l’histoire du pays. Le combat des plumes fait rage et les jeunes journalistes marocains deviennent le fer de lance du mouvement nationaliste.

Le départ du maréchal Lyautey et la fin de la guerre du Rif inaugurent la véritable naissance de la presse nationaliste. Il paraît désormais évident que la lutte pour la dignité des Marocains (et non pas encore pour l’indépendance) ne peut se faire par la force. Durant les années 1920, quelques érudits de l’Université de la Qaraouiyine de Fès ont bien tenté de faire passer des messages sur des manuscrits clandestins. Des publications archaïques du nom d’Al-Watan (la patrie), Al-Qati (l’épée tranchante) ou Al-Madrasa (l’école), sont passées entre les mains d’une élite lettrée et religieuse, frustrée de ne pas pouvoir faire circuler sa pensée. La presse structurée doit devenir la nouvelle arme d’un mouvement national naissant. Elle permet de rendre plus audible la déception des Marocains, pour qui le traité de protectorat aurait dû permettre des réformes à même de développer le pays et d’en faire profiter sa population. Or, le protectorat ressemble de plus en plus à une colonisation dans les règles, à savoir l’exploitation des ressources humaines et naturelles du Maroc. Néanmoins, la chape de plomb imposée par l’ancien Résident général a toutes les raisons de s’assouplir. En métropole, avec la crise économique de 1929, le vent politique semble s’orienter à gauche et le nouvel homme fort du Maroc, Théodore Steeg, est un civil protestant, membre du parti radical-socialiste.

Les premiers pas dans l’ombre

En attendant des gestes d’ouverture concrets, quelques organes de presse s’agitent pour rappeler à la France sa vocation à défendre les droits de l’homme et, de fait, la liberté d’expression. C’est le cas d’abord de quelques supports français du Maroc qui osent, pour la première fois, s’exprimer sur le sort des « indigènes » et bousculer le pouvoir en place. Il s’agit notamment de l’hebdomadaire Redd-Balek, fondé en 1927 et qui se réclame de la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière, ancêtre du Parti socialiste). Son nom (« prends garde », en darija) résonne comme une menace et reflète la virulence dont est capable l’hebdomadaire, interdit d’ailleurs au bout de quelques numéros. D’autres médias s’intéressent également au sort des Marocains, surtout au début des années 1930 et à la promulgation du dahir berbère. Ainsi, la presse arabe étrangère, qui trouve un large écho auprès des élites marocaines, s’offusque d’une nouvelle orientation de « la politique berbère », sujet hautement sensible. Le leader panarabe Chakib Arsalan accorde à ce combat une large place dans les colonnes de sa revue La Nation Arabe, en 1930 : « La plus sacrée des libertés, c’est la liberté des consciences et des croyances ; la plus grande atteinte qui ait été portée à cette liberté en ces derniers temps se trouve dans les agissements de la France au Maroc. Elle veut contraindre tout un peuple à abandonner sa foi pour embrasser le christianisme ».

Les nationalistes marocains ne possèdent à cette époque aucun moyen autonome de publication. Le dahir de la presse de 1914 exige que les directeurs de publication soient de nationalité française. Seules deux solutions sont désormais à disposition des nationalistes. Soit le parrainage par un Français sensible à leur cause, soit la clandestinité. Le jeune Saïd Hajji, seize ans à peine, choisit la seconde option dès 1929 et publie un audacieux hebdomadaire manuscrit en arabe, Al-Widad, distribué dans l’ombre des ruelles de médinas. Le 8 janvier de la même année, on pouvait y lire : « Ce journal a été créé pour combattre le colonialisme et l’esclavage. Chaque Marocain sera condamné à être anéanti s’il ne se réveille pas sur le champ et n’adopte la devise : la mort si nécessaire et que vive le Maroc ! ». L’insolence de Saïd Hajji reste un cas unique avant 1930 et ne reflète en rien l’action des penseurs du nationalisme marocain. Mais cette approche radicale ouvre le champ de la protestation par la presse, même si cette dernière ne représente encore aucune menace sérieuse pour le protectorat. Mais ce n’est qu’une question de temps…

Maghreb, une presse nationaliste officielle

Quelques années plus tard, Mohamed Hassan Ouazzani, figure emblématique du nationalisme marocain, âgé d’à peine 23 ans, mise sur un journalisme engagé pour rappeler à la France son devoir de réforme et de modernisation du royaume. L’idée de créer un support de presse officiel ne peut s’appliquer qu’avec l’aide d’un citoyen français qui s’engagerait à en devenir le rédacteur en chef. Robert-Jean Longuet, avocat du nationaliste Ahmed Djebli Aydouni, semble présenter le profil idéal. Ce militant socialiste, arrière-petit-fils de Karl Marx, connaît bien le Maroc et se lie rapidement à la cause des militants nationalistes. La revue Maghreb est fondée par les deux hommes, avec le concours de Omar Ben Abd-el-Jalil et surtout de Ahmed Balafrej, qui en devient l’un des rédacteurs les plus prolifiques. Il est décidé que ce mensuel sera imprimé à Paris afin de contourner les éventuelles censures de la Résidence.

En juillet 1932, la bande de Maghreb lance le premier numéro et y explique les objectifs : « Nous poursuivons un double but : rendre à ce peuple une autonomie qui lui a été garantie par un traité au bas duquel nous avons apposé notre signature, et sauvegarder l’honneur de la vraie France, généreuse, laïque et républicaine ». Maghreb traite des problèmes auxquels sont confrontés les Maghrébins en accordant toutefois une très large place au Maroc. Le mensuel s’affirme comme la tribune idéale pour toutes les plumes françaises et marocaines qui s’indignent du traitement réservé à la population du royaume, en s’attardant notamment sur l’impact négatif du dahir berbère. Mohamed Hassan Ouazzani, étroitement surveillé par les agents de la Résidence au moment du lancement de Maghreb, doit ruser pour se rendre à Paris. Il obtient, grâce à la complicité d’un ancien professeur, une fausse convocation pour passer des examens dans la capitale. Une fois sur place, il choisit l’exil à Genève pour coordonner la revue et écrire ses articles, à l’abri des pressions françaises.

La Résidence contre-attaque

Le 9 juillet 1933, à l’occasion du premier anniversaire de la création de la revue Maghreb, Omar Ben Abd-el-Jalil annonce l’apparition d’un nouveau-né dans la presse nationaliste, l’hebdomadaire francophone L’Action du Peuple, édité et imprimé à Fès. Désireux de lancer une publication nationaliste au Maroc, Mohamed Hassan Ouazzani fait appel à un Français converti à l’islam, Georges Hertz, pour en prendre la direction légale. Dans le sillage de son aîné Maghreb, L’Action du Peuple gagne rapidement en popularité et son tirage, initialement de 400 exemplaires, explose au fil des numéros. Outre les autorités du protectorat, tout le monde au Maroc ne voit pas d’un bon œil les succès de Maghreb et de L’Action du Peuple. Le courant nationaliste traditionnel issu des grandes universités arabes ne conçoit pas d’opposer une quelconque résistance dans la langue de l’occupant. Pourtant, les deux titres phares sont parfois clandestinement traduits en arabe, afin d’élargir la sphère du lectorat.

Cette popularité commence à inquiéter la Résidence, qui promeut la naissance d’un concurrent direct pour contrecarrer le succès de la nouvelle publication. Ainsi naît le journal La France au Maroc. La Résidence pousse le cynisme jusqu’à placer à sa tête un certain Chahid El-Ouazzani, homonyme du nationaliste Mohamed Hassan Ouazzani. Le premier numéro tente de jouer sur la légitimité de la publication : La France au Maroc se veut « l’organe de tous les Marocains disposés à collaborer loyalement avec le régime qui nous a apporté la paix et la prospérité dans le cadre même de nos institutions ». Mais les journalistes marocains qui y sont employés s’aperçoivent de la manipulation et ne peuvent l’assumer. Peu crédible, La France au Maroc fait naufrage et laisse la place à des mesures de rétorsion bien plus efficaces.

Interdits et censures

En autorisant la presse nationaliste d’expression francophone, la Résidence se croit à l’abri de la mobilisation de masse. Le succès populaire, dû essentiellement aux efforts de traduction clandestine, la pousse à réviser sa position, comme l’atteste une note du directeur des Affaires indigènes en 1934 : « Il n’a servi à rien d’interdire l’entrée au Maroc aux journaux hostiles de l’Orient, puis à Maghreb et de refuser toute autorisation de publication arabe au Maroc. Un journal est né sous la protection d’une loi de presse libérale ; il est né en français et a de nombreux lecteurs, beaucoup plus qu’on n’attendait pour une feuille arabe ». La goutte d’eau qui fait déborder le vase est certainement le traitement réservé par L’Action du Peuple à la visite du sultan Ben Youssef à Fès. En titrant en Une « Fès acclame les souverains marocains », le périodique fait pour la première fois du sultan le véritable symbole de l’union des Marocains et de la cause nationaliste. C’en est trop pour la Résidence, consciente du risque que représente la « rébellion » de Mohammed Ben Youssef. En mai 1934, les autorités françaises durcissent sérieusement le ton en interdisant l’entrée et la diffusion au Maroc de la « presse non conformiste ». Dans un ultime éditorial, Maghreb ironise : « Depuis huit mois, nous ne cessons de publier des faits précis, de documenter les Français sur ce que l’on commet en leur nom, au Maroc. […] Il n’en fallait pas plus pour soulever contre nous toute la presse réactionnaire. Comment ! Nous avons osé en France, à Paris même, donner aux crapuleries, petites ou grandes, une publicité qui dépasse les frontières du Maroc. Nous ne pouvons être que des anti-Français, aidés par l’œil de Moscou et la main de l’Allemagne ». L’interdit et le harcèlement des journalistes nationalistes vont perdurer encore deux ans, jusqu’à l’arrivée au pouvoir en France du Front Populaire, dans lequel beaucoup d’espoirs sont placés.

Le renouveau des valeurs libérales et égalitaires socialistes favorise le retour de la presse nationaliste et l’allègement des contraintes qui pèsent sur elle. L’arrestation de certains leaders, dont Mohamed Hassan Ouazzani, et la répression policière des manifestations en faveur de la liberté de la presse troublent les sensibilités de gauche et accélèrent la normalisation. Au début de l’année 1937, plusieurs périodiques marocains en arabe sont (enfin) autorisés, tels que Al-Atlas (dans la mouvance de Allal El Fassi), Al-Maghrib ou encore Al-Amal. En attendant la Seconde guerre mondiale et le système de censure généralisé (non spécifique au Maroc), la presse nationaliste francophone en profite pour refaire surface. L’Action du Peuple ressuscite en avril 1937, accompagné de périodiques d’autres tendances nationalistes comme L’Action Populaire, proche de Allal El Fassi et défini comme étant l’« organe hebdomadaire du Parti d’action marocaine ».

Dernière ligne droite

Quant à Maghreb, il reprend également du service, bien que le mensuel prenne une tournure plus littéraire que journalistique. Bien entendu, ce vent de liberté est régulièrement sujet à la censure, pratique assumée par la Résidence et acceptée par la presse nationaliste qui se réjouit simplement de pouvoir exister. Avec le début de la Seconde guerre mondiale, le champ des libertés se réduit comme peau de chagrin. La presse est soumise au diktat militaire et les nationalistes ne sont plus les bienvenus dans les imprimeries. Ils privilégient dès lors d’autres moyens d’action, tels que la publication de manifestes et la mobilisation de la rue. Les journaux français du Maroc se consacrent quasi exclusivement aux péripéties de la guerre et se rangent d’abord du côté de Vichy, puis de celui du général de Gaulle. L’espoir suscité dans les milieux nationalistes à la fin du conflit mondial est rapidement balayé par les nominations successives des généraux Juin puis Guillaume. Bien que reprenant leurs activités, les journalistes sont systématiquement soumis à la censure, preuve de la fébrilité de la Résidence, qui sent que le Maroc est en train de lui échapper.
Comme un baroud d’honneur, tous les efforts sont déployés pour multiplier les titres des groupes de presse français du Maroc, réactionnaires et virulents, hostiles aux nationalistes et aux libéraux français. Complètement interdite en décembre 1952, la presse nationaliste passe le relais à des publications françaises de courant libéral, avec à leur tête des figures comme Jacques Lemaigre-Dubreuil, patron du groupe Maroc-Presse, qui perdra d’ailleurs la vie à cause de son engagement en faveur de l’émancipation des Marocains. La fin du Protectorat change la donne, mais l’indépendance, puis le règne de Hassan II, ne soulageront pas la presse marocaine de ses tourments, bien au contraire…

Saïd Hajji, le génie précoce de la presse

Arrière-petit-fils du combattant Sidi Ahmed Hajji, libérateur de Mehdiya arrachée aux Espagnols au XVIIe siècle, Saïd Hajji a le patriotisme dans le sang. Ce génie précoce, qui s’est très tôt servi de la presse comme d’une arme anti-colonisation, peut être considéré comme le premier journaliste du Maroc. Son parcours est aussi fulgurant que brillant. Née le 2 mars 1912 à Salé, soit quatre semaines avant le Traité de Fès, son destin est de résister par l’écriture, alors que la seule façon connue de l’époque est celle de la lutte armée.  C’est ainsi qu’à l’âge de 16 ans, il confectionne par ses propres moyens un journal arabophone clandestin, Al-Widad, dont il écrit à la main chaque exemplaire, soit quelques centaines au total. Une  expérience qui lui attire une première réaction de méfiance de la part de la Résidence. A la parution du dahir berbère, il s’insurge publiquement et se voit immédiatement sanctionné d’une interdiction de quitter le territoire marocain. Saïd Hajji s’exile alors clandestinement au Moyen-Orient où, en parallèle de ses études, il milite activement pour la cause marocaine. Il parvient à susciter la sympathie de Chakib Arsalan, qui le prend sous son aile. Le jeune journaliste aiguise sa plume et affine ses arguments de lutte contre l’oppression. A son retour au Maroc, en 1935, Saïd Hajji devient une figure incontournable du mouvement nationaliste naissant. A cette époque de restriction, il est pionnier en matière de revendication du droit à la liberté de la presse. Il s’adresse plusieurs fois aux autorités de métropole et obtient une première victoire lorsque le Front Populaire assouplit la législation dans ce domaine. Saïd Hajji se rue sur l’occasion est fonde le journal politique arabophone Al-Maghrib,  en 1937. Ce dernier connaît un succès inégalé mais est sévèrement soumis à la censure. Le 2 mars 1942, soit 30 ans jour pour jour après sa naissance, Saïd Hajji meurt soudainement à la suite d’une maladie. Le choc est immense, le mouvement national est en deuil. Le génie précoce mérite bien son surnom de Sa Majesté de la presse.

Sami Lakmahri

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